RECENTRER LE DEBAT

                                                 

Ils ont ressorti toute la phraséologie patriotique. Colonisation. Colons. France. Richesses. Impérialisme. Néo-colonialisme. Pays. Patrie. Nation. Frères. Mourir. Français. ONU. Communauté internationale. Ancêtre. Occident. Sacrifices. Mobilisation. Attaques. Jeunesse. Indépendance.

Où allons-nous encore ? Recentrons le débat.

Il s’agit simplement d’une élection qui a mal tourné. D’une victoire contestée et d’une défaite mal acceptée. C’est tout. Que viennent encore y chercher les anathèmes, les malédictions, les cris de guerre. Le calumet de la paix a brûlé. Nous cherchons la voie de sortie.

Il ne s’agit que d’élections, une opération technique dans un processus politique. Ne nous éloignons pas du débat. Il n’y a pas de patriotes et de renégats, il n’y a pas de traîtres et de fidèles. Il n’ y a pas d’Ivoiriens et d’étrangers. Ce débat est galvaudé. Nous sommes une Nation, avec nos différences. S’il y a une chose que nous partageons tous, c’est bien l’amour pour la Côte d’Ivoire symbolisé par nos OBV que nous arborons tous fièrement. Nul n’est plus amoureux de cette Côte d’Ivoire que nul autre. Aucun Ivoirien n’est plus amoureux de la Côte d’Ivoire que tous ces Libanais, Nigérians, Togolais, Béninois, Maliens, Burkinabés, Français, Sénégalais qui vivent sur ce sol depuis des décennies. Nous devions en être fiers.

Mes frères, il ne s’agit que d’élections. Ne nous éloignons pas du débat. Nous avions fait beaucoup de progrès sur l’acceptation des uns et des autres. Mais nous sommes en train de rechuter.

Il y a des données techniques irréfutables. Nous ne parlons pas ici de prédictions d’un oracle contestées.

Ce n’est pas parce que nous aimons Didier Drogba que nous accepterions qu’il marque des buts avec les mains pour nous qualifier, qu’il joue contre les règles de jeu, qu’il feigne d’être blessé et qu’il triche.

Je voudrais ici partager avec vous quelques analyses que j’ai faites au lendemain du premier tour des élections présidentielles.

« L’un des plus grands défis du deuxième tour des élections présidentielles sera d’égaler ou de dépasser le taux de participation de plus de 80% réalisé au premier tour. Un tel taux au second tour réaffirmerait la volonté du peuple ivoirien d’en finir avec les incertitudes politiques (voir notre précédent article « Contradiction de l’Opposition Ivoirienne »). En outre, si le taux de participation se situe au second tour entre 65% et 80%, le candidat du RHDP admis au second tour sera assuré de gagner les élections haut la main. Toutefois, si le taux de participation tombe en dessous de 60%, il est fort à parier que Laurent Gbagbo remporte les élections au deuxième tour, malgré la force mathématique du RHDP. En termes simples, il s’agit de remobiliser l’électorat PDCI et de l’inciter à participer au 1er tour. Pourtant, les tergiversations actuelles du RHDP quant à la transparence du scrutin et un éventuel report ou retard dans la tenue du scrutin ne feront que contribuer à cette démobilisation de l’électorat au profit du candidat Laurent Gbagbo.

S’il ne remporte pas les élections présidentielles au second tour, le RHDP paiera cash son manque de stratégie politique, car s’ils avaient fait l’unanimité autour d’un candidat unique au premier tour, ils auraient bien pu mettre fin au suspens électoral. Avec un score de 60,09%, tous candidats cumulés au premier tour, la victoire était assurée. »

Comme on le voit, ce ne sont pas des élections qui se sont jouées sur le fil du rasoir. En cette matière, il y a des prévisions exactes, un peu comme la météo. On ne peut donc pas se dire surpris et déterré la hache de guerre.
La défaite était connue. Les thuriféraires d’un régime qui a fait son temps le savent très bien.

Ivoiriens, ne vous y trompez pas, il ne s’agit pas de patriotisme. Il s’agit simplement de deux choses : pouvoir et argent. Les perdre, c’est se perdre. Ils sont perdus et ils veulent vous entraîner comme une bouée de sauvetage. Ils vous savent sensibles à certains mots et jaloux de votre souveraineté. Ils vous piquent là où ils savent que vos intérêts rejoindront les siens.

Le patriotisme, c’est connu, nourrit ses hommes. Les hommes qui sont devant, pas la masse. Ouvrez les yeux.

Revenons aussi sur cette ONU que nous damnons et condamnons. Il y a des milliers d’Ivoiriens qui travaillent pour l’ONU à travers le monde. Il y en a qui travaillent avec l’ONU, comme moi. Je l’assume avec fierté. Pourquoi, vous qui vouez l’ONU aux gémonies, vous ne faites pas un petit effort pour vous renseigner ? Nous avons actuellement des dizaines d’officiers de police, de gendarmerie, de l’armée qui évoluent dans des missions de maintien de la paix en RDC, au Soudan, au Tchad, à Haïti. Si la Côte d’Ivoire reconnaissait la valeur de ses fils, elle les appellerait simplement et leur demanderait comment se prennent les décisions dans cette géante machine.

C’est à vous seuls, naïves populations que l’on peut faire croire que l’ONU distribue des tenues à des rebelles. L’ONU, c’est vous, c’est moi, c’est toutes les nations de la terre. Il y est tellement compliqué de prendre une décision et l’évaluation des risques et impacts d’une décision est tellement analysée que vous feriez fausse route de penser qu’il y a un individu, Choi, qui peut juste ordonner des décisions personnelles et les faire exécuter. C’est trop compliqué. On en reparlera une autre fois.

On dit que la Côte d’Ivoire est tellement riche que la communauté internationale veut s’en emparer.
Excusez-moi. Vous parlez de quelle Côte d’Ivoire ? De ce pays où les routes sont impraticables ? De cette jeunesse diplômée et désoeuvrée ? De ces rues sales jonchées des détritus de nos misères ? De ces murs d’Abidjan ternes qui disent la fatalité de notre avenir ? De ce fossé large entre riches et pauvres ? De cette économie en perte de vitesse ? De ce pays classé parmi les 20 derniers pays du monde sur le plan du développement ? De ces viandes, gombos, poissons, manioc et ignames dont les prix grimpent ? De ce cacao qui ne nourrit que quelques bouches ? Dites-moi de quelle Côte d’Ivoire parlez-vous ? De quelle Côte d’Ivoire aux richesses excessives vous référez-vous ? De ces 50. 000 pitoyables barils de pétrole par jour ? Le Ghana d’à côté vient de faire son entrée dans l’OPEP avec une production dans un moyen terme de 300.000 barils par jour. Et l’on vous fait croire que votre pays est le nouvel eldorado, si beau que tout le monde se bat pour se l’accaparer. Ayez le triomphe modeste.

Ceux qui nous dirigent savent cependant que le monde étant un village, tout fait a un impact sur les autres pays. Il est normal que les enjeux géostratégiques obligent un pays à observer de près ce qui se passe dans les autres pays. Vous croyez que la Côte d’Ivoire ne s’est pas souciée des élections en Guinée et au Burkina, de ce qui va se passer au Libéria et au Mali lors des pochaines élections dans ces pays ?Vous croyez que nos dirigeants n’observent pas scrupuleusement les évolutions au Ghana, les développements à la CEDEAO et à l’Union Africaine ? Quand l’on vous maintient dans un obscurantisme quant aux influences régionales ou internationales, l’on comprend qu’il y a un jeu de mauvaise foi qui sidère.

Il appartient aux leaders de sensibiliser la masse, pas de l’enfoncer dans l’ignorance. Il appartient à ceux qui sont devant de donner des messages de paix, pas des messages de guerre ni d’exclusion, ni de ségrégation.

Enfin, il appartient à ceux qui ont dirigé ce pays pendant dix ans de prendre leur responsabilité devant l’histoire. Quand vous donnez vos paroles, ne vous en détournez pas. Dans la diplomatie, les actes écrits sont la codification des accords discutés verbalement, mais les mots ne renferment pas tout. L’engagement même oral est sacré. Accepter la certification des élections et venir la pourfendre ensuite est malsain. Accepter les élections sans désarmement et venir ensuite décrier les conditions générales de déroulement des votes font douter de votre crédibilité.

La naissance d’une nouvelle nation s’est toujours faite dans la douleur. Les grandes nations de ce monde sont passées par là. Nous également. Mais nous ne pourrons observer le chemin parcouru que si nous passons l’étape de la douleur et si nous n’y mourons pas. Perdre ce n’est pas mourir. Et n’oubliez surtout pas. L’histoire ne retient pas la défaite ni la victoire. Mais elle retient le comportement de dignité devant la défaite et la victoire.

23 Décembre 2010

VINCENT TOHBI IRIE

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