Mamadou Koulibaly: « il faut en finir avec cette société à irresponsabilités illimitées »

« L’accord de Ouaga a échoué »

A l’initiative de la Convention de la Société Civile Ivoirienne, du National Democratic Institute et de La Fondation Friedrich Ebert, un colloque a eu lieu hier à l’Assemblée nationale. Nous vous proposons des extraits de la conférence prononcée par le Professeur Mamadou Koulibaly, Président de l’Assemblée nationale sur le thème : « Le bilan et les perspectives de la démocratie en Côte d’Ivoire après 20 ans de multipartisme »

(……..) L’échec de l’Afrique est avant tout celui de sa classe politique et cela des pharaons d’Egypte jusqu’aux gouvernants d’aujourd’hui sans qu’aucune génération n’ait eu à rendre compte à qui que ce soit. L’exemple caractéristique de ce type d’échec est l’accord politique de Ouagadougou connu sous l’appellation de APO. Inscrit initialement dans un chronogramme de dix mois et présenté comme la clé du dénouement de la crise ivoirienne, l’APO, après trois années de tractations, est hélas une succession d’impasses habitées par l’amertume, le doute et l’inertie.

600 milliards pour la sortie de crise

Selon le député William Ateby, le processus de sortie de crise, évalué il y a 6 mois, en excluant le montant des armes, aurait coûté un peu plus de 600 milliards de FCFA sans donner aucun résultat. Nos élections excéderaient ainsi le coût des élections d’une grande puissance comme le Canada (300 millions de dollars US). Hormis quelques cérémonies de destructions factices d’armes et de disparition théorique de la zone de confiance, le reste de l’accord s’est soldé par un fiasco complet. L’identification de la population a conduit la Côte d’Ivoire au bord de la guerre civile et nous n’avons toujours pas, trois ans après, de listes électorales alors que le Ministre Tagro Désiré n’a eu de cesse de claironner que tout se passait bien et que tous les modes opératoires adoptés allaient nous conduire assurément à la paix. En guise de réussite, force est de constater que le processus électoral est totalement enlisé malgré la dissolution de la Commission Electorale Indépendante et son remplacement par d’autres cadres des partis politiques. Jugez en vous-mêmes : Le Centre de Commandement Intégré (CCI) reste une troisième armée totalement fictive à coté des FDS et des FAFN. Le code de bonne conduite signé à grand bruit par la classe politique ivoirienne est oublié dans le mausolée de l’APO ou sa dépouille à rejoint celle du service civique et celle de la restauration de l’autorité de l’Etat.

Le désarmement n’a pas eu lieu

Le désarmement n’a pas eu lieu et demeure un sujet de controverses entre les signataires. Pour le Ministre Tagro, après avoir accepté l’idée d’un désarmement par défaut, puis d’un désarmement après les élections il est question aujourd’hui de fondre totalement le problème par des circonvolutions verbales stériles : faire la promotion de l’idée selon laquelle la date des élections serait connue et serait située juste deux mois après le désarmement. Pour Soro et Bakayoko, les autres signataires, la date du désarmement est connue, elle est juste deux mois avant celle des élections. Fixez Messieurs, disent les rebelles, la date des élections et nous vous donnerons la date du désarmement, juste deux mois avant votre date. En clair, on ne connaît ni la date des élections, ni celle d’un hypothétique désarmement mais ce qui est certain c’est qu’il faut user de tous moyens pour distraire le peuple, seul point qui fasse l’unanimité. La réunification du pays n’a pas eu lieu. Le redéploiement de l’administration n’est pas achevé. L’unicité des caisses se trouve aux archives du dialogue direct. Les zones occupées, désignées de façon pudique zone CNO, demeurent pillées par des bandes armées.

Gaspillages de deniers publics

Après trois ans d’APO et une multitude de deniers publics gaspillés dans des voyages entre Abidjan-Ouaga, Abidjan-Paris, Abidjan-New York, la pauvreté s’est accrue, la fuite des capitaux s’est accélérée, le chômage a augmenté, les infrastructures n’ont pas été entretenues et la fracture sociale s’est creusée. L’APO s’est embourbé dans ses contradictions congénitales. La responsabilité du Ministre Tagro est engagée car c’est lui qui a négocié, discuté, approuvé et conseillé l’APO. L’échec patent de cet accord devrait amener le Ministre Tagro à en tirer les conséquences et démissionner. Un homme politique responsable démissionnerait. Le Président de la République devrait désigner une nouvelle équipe pour engager un véritable processus de sortie de crise. Le temps qui passe joue contre lui et contre la paix. Les populations semblent accepter fatalement l’interminable statut- quo issu de l’APO. Il est temps de briser la spirale qui nous maintient dans cette trappe à rébellion. Le passage du temps est d’autant plus néfaste que trop d’intérêts se cristallisent autour de l’économie de guerre et de la faillite de l’Etat. La sortie de crise en sera d’autant plus difficile. Dans un contexte d’échec aussi flagrant, il est peu probable que les responsables endossent leurs responsabilités. Pourtant, même si nous n’avons pas de compte à rendre à nos consciences, nous en avons vis-à-vis de la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui et celle de demain ; du moins en théorie. Comment faire pour passer de la théorie à la pratique ? L’éducation à la responsabilité peut-elle y faire quelque chose ?

Une nécessaire éducation à la responsabilité

“Nous ne pouvons pas à la fois vivre dans la crainte de perdre notre emploi et être capable d’assumer la responsabilité de notre tâche.” Peter Drucker

En Afrique, on a coutume d’entendre des opinions telles que : « Ça va aller » « Ce n’est pas ma faute » « Et si je ne l’ai pas fait, ça fait quoi » « A chacun son tour de gaspillage » « Il nous faut un gouvernement géopolitique » « Il faut que un des nôtres devienne aussi DG ou Président ou Ministre », Ces petites phrases répétitives encrent insidieusement la médiocrité et l’irresponsabilité dans l’éducation des élites et des peuples. Personne n’est responsable de rien et tout le monde est responsable de tout. Nous devons avoir le courage de renoncer à la fuite face aux responsabilités. Nous devons même les prendre au plus vite. La fin de la spirale de Ouaga doit être annoncée officiellement avec les regrets qui se doivent. Nous avons trois ans de retard et une nouvelle stratégie doit être adoptée pour en finir avec ce vaudeville. La priorité doit être désormais la liste électorale, les autres réponses en découleront. Il faut cesser la fuite en avant.

Fusionner listes blanche et grise

Les listes blanche et grise doivent fusionner sans condition pour dégager une liste unique. Toutes les personnes figurant sur cette nouvelle liste doivent être considérées automatiquement et définitivement comme des ivoiriens et la CEI doit leur remettre leur carte d’identité et leur carte d’électeur. C’est le résultat de l’APO, la part d’héritage que nous devons assumer. Il ne s’agit pas chambouler d’un revers de main le code de la nationalité ivoirienne. Notre propos ici se limite à l’analyse de la liste électorale. Nous sommes confrontés à un problème inextricable : une frange d’inscrits est dans l’impossibilité de prouver sa nationalité ivoirienne. L’adage ne dit-il pas qu’à l’impossible nul n’est tenu ? Sans revoir le cadre juridique de la nationalité en général, dans le cas présent, deux chemins s’ouvrent à nous : le rejet ou l’intégration. En cas de doute, les fondements du droit nous incitent à interpréter dans le sens le plus favorable au demandeur. L’exclusion est le terreau de la haine. Les tergiversations risquent de durer des mois voire des années si le problème n’est pas tranché énergiquement de manière responsable. Au-delà des aspects juridiques, le problème est humain et repose sur l’altruisme et la compréhension. Il ne s’agit pas d’accepter comme ivoiriens tous les étrangers présents sur le sol ivoirien. Il s’agit de régler le sort de toutes ces personnes qui sont sur la liste électorale et qui sont soupçonnées de fraude. Un doute subsiste mais nulle certitude n’a pu être établie quant à leur statut de fraudeur. Ce doute pourrait-il justifier à lui seul le blocage du processus électoral en Côte d’Ivoire ? Est-ce une attitude responsable de la part des décideurs de condamner tout un pays à l’inertie politique ? Chacun des membres de la classe politique a son parti pris sur le sujet et chacun défend, en toute logique, les intérêts de son camp. Mais, n’est-il pas temps de construire la nation sur les valeurs et les sujets qui rassemblent plutôt que sur ceux qui divisent ? Depuis de longues années, des Ivoiriens se disent prêts à mourir pour la Côte d’Ivoire qu’ils aiment, chérissent et protègent de toute agression. Il y a aussi des personnes qui se disent prêtes à donner leur vie pour devenir ivoiriennes parce qu’elles aiment la Côte d’Ivoire, qu’elles la chérissent et qu’elles veulent y vivre définitivement avec les Ivoiriens. Cette complicité affective n’exclue pas les points de divergence entre ces deux groupes. Les uns ne veulent pas brader la nationalité ivoirienne, les autres disent avoir un bout d’histoire en Côte d’Ivoire et pensent que le pays ne peut être réservé aux seuls Ivoiriens. Pourquoi cette peur de l’étranger ? Serait-il responsable des maux contagieux pour la nation ivoirienne ?

Amour de la Côte d’Ivoire comme Ferment

Et de quels maux s’agit-il ? Dans le processus de l’APO, les signataires admettent implicitement que l’identification de la population doit être liée à une naturalisation à grande échelle de tous ceux qui peuvent se faire enrôler juste avec un extrait de naissance. Aujourd’hui, l’amour de la Côte d’Ivoire, qui est le meilleur dénominateur commun entre tous ceux qui se battent pour ce pays, devrait constituer le ferment de la naissance d’une nouvelle Côte d’Ivoire généreuse, accueillante et hospitalière. Approprions-nous cette pensée de Spinoza « Tout homme que la raison conduit, désire pour les autres ce qu’il désire pour lui-même ». Au-delà du contentieux sur la liste électorale, pour assumer nos responsabilités, nous devons audacieusement prononcer la disparition sans condition des forces rebelles qui devront soit rejoindre leurs emplois précédents la rébellion ou, si l’on s’en tient aux engagements pris dans l’APO, être intégrés dans l’armée, la gendarmerie, l’administration. Ils bénéficieraient ainsi des droits attachés à leur poste mais seraient contraints de faire valoir au plus vite leur droit à la retraite, une armée pléthorique n’étant pas supportable par un petit pays pauvre très endetté. Nous devons ensuite faire des élections après avoir modifié la constitution pour la mettre en conformité avec l’accord de Pretoria et les ordonnances illégales que Désiré Tagro a fait prendre au Président de la République. Cette révision de la constitution pourrait nous permettre de basculer notre système politique du régime présidentiel au régime parlementaire avec des députés élus au scrutin majoritaire à un tour.

Laurent Gbagbo doit changer l’équipe chargée de négocier la sortie de crise

Le leader du parti qui gagnera ces élections législatives sera le Président de la République et il sera responsable devant son groupe parlementaire et devant le parlement pour des mandats de cinq (5) ans. Le parlement, lui-même, sera responsable devant le peuple de Côte d’Ivoire, au même titre que le Président. Pour cela, Laurent Gbagbo doit changer l’équipe en charge de négocier la sortie de crise. L’équipe qui a piloté l’APO a atteint ses limites. L’éducation à la responsabilité se fera ainsi par l’exemple. La méthode ne sera plus de se détourner des problèmes ou de les repousser à plus tard, elle consistera à affronter chaque difficulté en recherchant les solutions optimales dans des délais impératifs avec une obligation de résultat. (…) Terminons avec cet aphorisme de Friedrich Nietzsche extrait de son œuvre, Le crépuscule des idoles(1888) : « Le désillusionné parle : Je cherchais des grands hommes, et je n’ai trouvé que des hommes singeant leur idéal. » Merci de m’avoir donné l’occasion de vous entretenir sur ma perception de la responsabilité de la classe politique dont je fais partie sans fierté aucune. Ma conviction est faite qu’il nous faut en finir avec cette société à irresponsabilités illimitées.

 Mamadou Koulibaly

 Le titre est de la rédaction J-ci.net

Avec l’Intelligent d’Abidjan ; juin 3, 2010

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