La Côte d'Ivoire renoue avec ses démons ethniques

Manifestation contre la dissolution de la CEI C’est dans une grande indifférence de la part de la communauté internationale – et singulièrement de l’opinion française – que Laurent Gbagbo a révoqué son gouvernement et a dissous la Commission électorale indépendante le 12 février. Certes, son opposition a crié au coup d’Etat constitutionnel, et de nombreuses manifestations de protestation, dans la capitale économique et en province, ont fait plusieurs morts. Mais, à distance, beaucoup se sont dit qu’il n’y avait là rien de bien nouveau dans la crise ivoirienne, laquelle a « fêté » ses dix ans en décembre 2009.

De fait, à la place de l’admiration que suscitait la Côte d’Ivoire à la fin des années 1990, lorsque le taux de croissance approchait les deux chiffres, l’habitude s’est installée d’évoquer désormais ce pays avec fatalisme, depuis que Laurent Gbagbo en est devenu président à la suite d’élections qualifiées par lui-même de « calamiteuses » en octobre 2000.

Il est vrai que la suite n’a guère été avantageuse : en septembre 2002, une tentative de coup d’Etat militaire a coupé le pays en deux, et la partition a duré cinq ans avec, au nord, des assaillants devenus ex-rebelles qui se sont employés à contrôler le territoire à leur manière et, au sud, une administration déboussolée et tout aussi corrompue qui a géré les affaires courantes.

Dans une telle situation, tout autre pays africain se serait effondré pour longtemps. Mais la Côte d’Ivoire dispose d’atouts qui sortent directement et inéluctablement de son sol (le cacao) et de son sous-sol (le pétrole). Moyennant quoi, chacun survit comme il peut : l’Etat parvient tant bien que mal à payer ses fonctionnaires, les dirigeants des deux camps puisent dans les mannes qui passent à leur portée, et le petit peuple « se débrouille ». Dire, dans de telles conditions, que très grande est la volonté d’organiser toutes affaires cessantes des élections (sans cesse repoussées depuis 2005) serait travestir la vérité.

Pourtant, il faudra bien y arriver, ne serait-ce que parce que la communauté internationale aimerait solder ce dossier, qui lui coûte plus de 8 000 hommes déployés dans le cadre de l’Onuci depuis 2003, et justifier une partie de la facture des prochaines élections, justement, dont on sait qu’elles seront les plus chères du monde (plus de 35 dollars, soit 25,82 euros, par électeur, contre 0,70 dollar au Ghana).

Alors, la crise ivoirienne est-elle cristallisée pour longtemps ? Peut-être pas. C’est ainsi que, derrière la succession des onze accords signés – et quasiment inappliqués – entre les parties, quelques avancées sensibles ont jalonné la décennie. Il y a eu d’abord la médiation de Thabo Mbeki lors de l’accord de Pretoria I (avril 2005), qui permit à tous les signataires de l’accord de Marcoussis (janvier 2003), d’une part d’être éligibles à l’élection présidentielle (ce qui levait l’hypothèque sur l’opposant Alassane Ouattara) et d’autre part d’être représentés de manière équitable à la Commission électorale indépendante (CEI). Et il y a eu ensuite l’accord de Ouagadougou (mars 2007), illustration du « dialogue direct » entamé entre Laurent Gbagbo et l’ex-rébellion de Guillaume Soro, lequel devenait premier ministre d’un gouvernement d’union nationale (incluant des ministres d’opposition). Cette dynamique a débouché sur la réunification du pays, puisque la ligne de sécession a été abolie en avril 2007.

Ensuite, il restait trois grands chantiers à conduire à terme. A l’évidence, celui du désarmement des forces rebelles et des milices « loyalistes » n’a guère avancé, même si on peut faire état d’un centre de commandement intégré et de quelques équipes « mixtes ». Celui du redéploiement (de l’administration légale) a pris du temps, mais il est considéré comme achevé dans la mesure où l’essentiel des préfets, sous-préfets, magistrats a rejoint la zone nord. Certes, le Trésor public n’encaisse pas encore toutes les taxes qui lui sont dues, car les « comzones » (commandants de zones, chefs de l’ex-rébellion) ont conservé leurs habitudes, mais la réglementation comptable n’est pas moins maltraitée dans le Sud.

En fait, comme on pouvait s’y attendre, c’est la troisième condition du retour à l’ordre normal qui bloque la sortie de crise : l’identification des populations. Confiée à la CEI et à la société française Sagem, exécutée selon un protocole très sophistiqué avec enregistrement des données biométriques, l’opération a été plus longue que prévu – et très coûteuse – et elle a débouché, en octobre 2009, sur une première liste provisoire d’environ 6,3 millions de noms.

On s’attendait plutôt à 7,5 millions en s’en tenant aux projections du recensement de 1998, mais le premier clash n’est pas venu de là. Il est né d’une « maladresse » de la CEI, qui a déclaré que, sur ces 6,3 millions d’électeurs potentiels, 2,7 millions n’étaient pas « sûrs ». De là à laisser entendre qu’il y avait 2,7 millions de fraudeurs potentiels, donc des non-Ivoiriens essayant d’obtenir des cartes d’électeur, il n’y avait qu’un pas, que le parti au pouvoir n’a pas hésité à franchir, en exhumant le concept mortifère de l’ »ivoirité ».

En rétropédalant, la CEI a retrouvé plusieurs centaines de milliers de vrais Ivoiriens, dont beaucoup de nouveaux majeurs (qui avaient atteint l’âge de 18 ans depuis les dernières élections, remontant à 2002), mais, en janvier, le président de la commission a commis une seconde « maladresse » en laissant fuiter une liste de 429 000 noms traités selon une méthode de croisement de fichiers assez peu orthodoxe. Les patronymes concernés étant, pour beaucoup, connotés ethniquement, c’en était trop pour le Front patriotique ivoirien (FPI), parti du chef de l’Etat, qui a alors retrouvé, pour l’occasion, ses accents xénophobes et provoqué, après plusieurs semaines de palabres médiatiques, la double dissolution de la CEI et du gouvernement annoncée par Laurent Gbagbo le 12 février.

Alors, retour à la case départ, c’est-à-dire aux débuts de l’ »ivoirité » ? Le pire n’est jamais sûr et la sagesse ivoirienne, aussi écornée soit-elle par près de quinze ans d’errements politiques, peut encore faire prévaloir les acquis de l’accord de Ouagadougou, et s’en remettre au facilitateur Blaise Compaoré.

Mais il faudra un jour, le plus tôt possible, faire disparaître les vieux démons de l’identité et faire émerger le vrai sens de la démocratie : appeler aux urnes les seuls Ivoiriens (mais tous les Ivoiriens) pour qu’ils s’expriment sur des programmes politiques plus proches des choix de société que des choix de patronymes ou de faciès. Et, maintenant plus que jamais, il importe de veiller à rester en régime démocratique…

Par Christian Bouquet,  LE MONDE ;  mars 4, 2010

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