Le régime Ouattara va t-il céder aux sirènes de l'ivoirité ?

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On a cru à tort que bannir un mot du dictionnaire suffisait à faire disparaitre son objet. C'est confondre le signe et le signifié, le concept et la réalité qu'il exprime. L'ivoirité mot devenu tabou dans le langage des Ivoiriens n'a pas emporté la xénophobie. Le nom importe peu, car comme l'affirme Bédié dans Les chemins de ma vie (1999) on aurait pu également l'appeler l'ivoirienneté que cela n'aurait rien changé. Au fond ce qui le caractérise est ce vague sentiment de supériorité d'ethnies dites autochtones sur les autres. On a vite fait de ramener son origine à cet opuscule du CURDIPHE (cellule universitaire de recherche et de diffusion des idées et actions du président Henri Konan Bédié) l'ivoirité, ou l'esprit du nouveau contrat social du président Henri Konan Bédié (1999). Si ce livre est indéfendable du point de vue des thèses xénophobes qu'il contient, il serait excessif d'y situer l'origine de la xénophobie en Côte d'Ivoire. De plus, ce missel de la haine a été peu lu et beaucoup d'Ivoiriens en ignorent le contenu exact. La xenophobie existe dans toute société et chaque pays à ses Bro Gregbé. En Côte d'Ivoire, elle a une longue histoire contrairement au discours officiel, qui par nostalgie veut transformer l'ère Houphouët en un paradis perdu. Quelques faits suffisent à prouver le contraire. En 1958, la LOCI (Ligue des Originaires de Côte d'Ivoire) chasse les dahoméens et Togolais qui jusqu'alors formaient l'essentiel des instituteurs ; en 1980, c'est au tour des Mauritaniens d'être chassés, 1500 d'entre eux trouveront refuge dans leur ambassade ; en 1985 émeutes contre les burkinabés dont l'ambassadeur est rappelé illico presto par le fougueux Thomas Sankara ; en 1993 le match retour Asec-Kotoko qui fera 23 morts. Yodé et Siro artistes ivoiriens avec l'humour qui les caractérise réussiront sans doute à édulcorer le sombre souvenir de cette histoire à travers leur chanson à succès du même nom. Cependant, toutes ces éruptions de haine sont fermement condamnées par l'État et donnent lieu souvent à des réparations. Ce qui change à partir de la fin des années 1990 est l'endossement de ce mouvement de marginaux par l'État, la xénophobie devient avec l'ivoirité une idéologie d'État. 

Avec l'avènement de Ouattara au pouvoir, on a cru que ce serait fini de l'ivoirité à cause sans doute d'un mauvais diagnostic qui l'identifiait à des personnes physiques (Bédié, Guéi, Gbagbo) alors qu'en fait il s'agit d'un profond sentiment inscrit dans le corps social et souvent entretenu par les pratiques administratives et politiques anciennes, que perpétuent le régime actuel. Plusieurs faits permettent d'appuyer cette thèse

Tout récemment, lors de la visite de Guillaume Soro à Aboisso, les cadres de la région par l'intermédiaire du maire de la ville on demandé au président de l'Assemblée nationale que les étrangers respectent leurs coutumes. Ce discours à première vue banal, voire inintelligent contient une revendication plus pernicieuse : la catégorisation des ivoiriens et leur hiérarchisation au sein de la république, les uns (étrangers) devant se soumettre aux autres (autochtone) Pépé Paul et Bro Gregbé n'auraient pas dit mieux. La réponse de GS a été évasive, au lieu d'user de fermeté pour réaffirmer la primauté du droit et l'égalité de tous les citoyens partout sur l'étendue du territoire. Cela aurait été plus conforme à l'institution qu'il incarne, l'Assemblée nationale, lieu où sont votées les lois de la république et en adéquation avec le combat personnel qu'il a mené contre l'ivoirité. 

L'événement n'est pas singulier, depuis quelques temps le régime Ouattara semble avoir entrepris à travers les tournées de Hamed Bakayoko et Guillaume Soro une vaste opération de charme dans certaines localités du sud du pays en mettant en avant les chefs traditionnels, qui n'en demandaient pas mieux, mais au grand dam des principes d'égalité de la république qui commandent de mettre toutes les communautés et tous les citoyens sur le même pied. Le chef de l'État, lui-même, n'a t-il pas dans un retournement spectaculaire dont seuls les politiciens ont le secret, reçu le people WE`` dans une cérémonie que lui même qualifiait quelques années plus tôt de folklore traditionnel ? Que dire de cette fameuse loi sur le foncier que le RDR après avoir voté en 1998 s'est empressé de dénigrer, pour finir par dire que c'est une excellente loi. Il faut croire que les choses ont bien changé depuis lors, pour que cette loi inique et mensongère soit aujourd'hui présentée comme le parangon de la justice. Faut t-il croire pour paraphraser Pascal, que les vérités en deca du pouvoir c'est à dire dans l'opposition sont des erreurs au-delà du pouvoir c'est à dire une fois atteint le sommet de l'État ? 

L'argument fallacieux sur lequel repose la loi sur le foncier est que dans les cultures africaines, la terre ne se vend pas. On oublie d'ajouter que ce qui est cédé fusse gracieusement ne se reprend pas (qu'on me donne un contre-exemple historique ante colonial de tels faits) et que la nourriture non plus ne se vend pas encore moins le gite offert à un étranger, mais combien compte-t-on aujourd'hui de restaurants et d'hôtel même dans les régions les plus reculées. De plus, dans aucune tradition africaine le statut d'étranger n'est éternel. Même les esclaves étaient intégrés dans la communauté. Autrement dit à partir d'un certain nombre d'années voire de jours l'étranger cessait automatiquement de l'être et jamais ce statut n'était hérité. Ajoutons à cela que l'islam et le christianisme ne sont pas conformes également à nos dites traditions. De plus personne n'est un idiot culturel qui comme un automate réagirait selon une culture déterminée ou alors on parlerait d'instinct. Les conduites des populations qui sont rentrées en contact avec d'autres peuples marchands, notamment les dioulas ou les occidentaux ont intégrés la logique de marché. La terre se vend bel et bien. Le cadre WÊ vivant à Abidjan vend sa maison ou ses terrains pourquoi en serait-il autrement à Facobly ? Que dire de ces domaines villageois cédés à l'État qui purge les droits dits coutumiers. Si ce n'est pas vendre, qu'on me dise à quel genre de transaction traditionnelle on a affaire ici. Bref, la coutume n'est pas en cause car constamment adaptée aux exigences du présent (sur le plan de la religion, des pratiques sexuelles, du mariage, de la propriété, etc.). le problème ici, et il ne faut pas se voiler la face est d'arracher les terres acquises au prix d'un lourd labour par les étrangers (pas tous, car les français sont épargnées : faut toucher tu vas voir!!) pour les redistribuer aux Ivoiriens et espérer une paix sociale. L'argument saugrenu de la culture vise donc à spoiler les populations étrangères, mais ce n'est pas grave après tout ce sont des étrangers, s'ils sont fâchés qu'ils rentrent chez eux et puis ce n'est pas la première fois qu'un régime se dédit. Les refondateurs à leur temps n'avaient t-ils pas justifié le vol des deniers publics par la fameuse `logique du pouvoir`les anglais parleraient de realpolitik, c'est à dire l'abandon des principes moraux au contact de la réalité du terrain. 

Le traitement que fait la nouvelle Radio Télévision Ivoirienne (RTI) des questions culturelles et son style de présentation des populations des régions continue d'être scandaleux. Son vocabulaire colonial constitué de trois mots (autochtone, allogène et étranger) reste désespérément pauvre, inadapté pour décrire le contexte actuel et véhicule cet étrange sentiment de supériorité des uns sur les autres. C'est vrai que les anges de la haine ne circulent plus sur nos antennes, mais le péché ici est lié à l'ignorance et à un habitus de présentation qui remonte loin dans le temps. Ainsi dans les reportages de la RTI sur la composition d'une région donnée (sauf Abidjan, je ne sais pas pourquoi), les journalistes se sentent obligés de préciser benoitement qui sont les autochtones et qui ne le sont pas, éternisant ainsi cette dichotomie, alors que la réalité est plus complexe et dynamique. Ils oublient ainsi les nationaux issus de parents étrangers, sans compter les nombreux ménages mixtes, ces deux catégories étant de loin les plus importantes, leur omission est une faute technique avant d'être morale. Qu'on ne s'étonne pas dès lors qu'après avoir regardé de tels reportages, des compatriotes trouvent scandaleux que des enfants issus de parents immigrés (forte communauté CEDEAO, dans le jargon de la RTI) comme Konaté Sidiki et Adama Bitogo soient députés. Je crois pour ma part que la RTI devrait s'atteler à une vraie autocritique en s'attachant les services de sociologues afin de voir ces mécanismes cachés aux effets désastreux, au lieu de se contenter de blâmer ou chasser quelques personnes. En termes sociologiques, je dirais que le problème est structurel et non individuel. Les émissions dites culturelles de la RTI sont plus des vecteurs de préjugés que d'autres choses. Vivement qu'elle s'approprie les débats contemporains sur la culture et revoie sa manière de présenter les choses. On peut faire autrement il ya qu'à regarder ailleurs. 

Quant à la question de la nationalité, le moins qu'on puisse dire est le peu d'empressement du gouvernement à matérialiser les revendications que ses représentants actuels ont défendues avec hargne à Marcoussis. Les personnes à naturaliser estimées à trois millions attendent encore, y a pas d'urgence, même si leur cas à servi de justification à la guerre. La cause en effet était noble, car visait à présenter les rebelles comme les défenseurs des faibles, victimes de l'ivoirité, mais bon que faire de ces petites gens une fois atteint les sommets du pouvoir ? 

La réconciliation commande des concessions, cela est certain mais la nature et la cible des condamnés pour la paix, des sacrifices expiatoires à trop tendance à lorgner par vers le bas. Depuis les travaux de René Girard sur les conflits on comprend mieux ce mécanisme qui permet aux parents de sceller leur réconciliation sur le dos de l'enfant rabroué. Le phénomène du bouc émissaire fait en effet partie des ressorts psychologiques les plus profonds dans les relations humaines. Le choix du bouc émissaire n'est pas aléatoire, c'est généralement le plus faible, puisqu'on peut s'en prendre à lui sans risque. Les étrangers correspondent bien à ce profil, viennent ensuite les analphabètes et autres semi-habiles qui ne savent pas écrire et se défendre publiquement lorsqu'ils se sentent lésés. Ils peuvent ainsi être spoliés de leurs droits, torturés à souhait dans l'anonymat total. Les pouvoirs rechignent toujours à s'attaquer aux forts. En Côte d'Ivoire la réconciliation entre les pro-Ouattara et les pro-Gbagbo se scellera-t-elle sur le dos des étrangers ? Le régime veut-il faire des concessions aux ivoiritaires pour assurer sa tranquillité ou est-ce une opération de séduction en vue des échéances électorales à venir ? La seule certitude qui existe est que le bouc émissaire idéal restera toujours l'étranger et l'analphabète. Ouattara a encore deux belles années pour nous prouver le contraire. 

Jean-Francois Fakoly, Source: Lebanco.net
 

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