Il se voyait comme Soundiata ou Soni Ali Ber. On disait de lui qu’il était "à la fois Jaurès et Mitterrand": Il restera dans l’histoire de l’Afrique comme un dictateur ps

Gbagbo en campagne présidentielle

 

 

Parce qu’il venait de « l’opposition » à Félix Houphouët-Bobigny (qui n’a pas été, loin de là, le pire des présidents africains du XXème), parce que son parti, le FPI, était membre de l’Internationale socialiste (IS), parce qu’il n’était pas imaginable qu’il ait pu être, de près ou de loin, l’instigateur (pas même le bénéficiaire) du coup de force militaire qui a renversé Henri Konan Bédié le 25 décembre 1999, parce que le général Robert Gueï, qui avait alors pris le pouvoir, devenait tout à la fois caricatural, détestable et despotique, la victoire électorale de Laurent Gbagbo, le 22 octobre 2000, était apparue à beaucoup de commentateurs comme l’aube d’une nouvelle époque : un civil, plus encore un « socialiste », s’était imposé, par la voie des urnes, face à un général putschiste. Et quand les « militants » du FPI vont s’opposer à l’armée de Gueï dans les rues d’Abidjan pour imposer le choix des électeurs, beaucoup s’enthousiasmeront. « A la surprise générale, Gbagbo a défait le chef de la junte par les urnes, avant de le contraindre à la fuite, avec l’aide de ses militants déchaînés, du Lumpenproletariat et des bris (voyous) des faubourg d’Abidjan, qui avaient pris possession de la rue » écrira Francis Kpatindé dans J.A./L’Intelligent (28 novembre 2000). Effectivement, cela avait de la gueule ; jusqu’à ce que les « FPI » s’opposent avec la même violence aux « RDR » et qu’on découvre, par la suite, les « charniers de Yopougon ». Dans l’éditorial de ce même numéro de l’hebdomadaire de Béchir Ben Ahmed (bien plus circonspect, lui : « Pour parvenir au pouvoir, Mitterrand a épousé le socialisme, tandis que Gbagbo, pour gagner, a cru possible de teinter le sien d‘une forte dose d’ivoirité »), le patron de la rédaction, François Soudan, n’était pas moins enthousiaste : « Il est à la fois Jaurès et Mitterrand ». Le politiste Albert Bourgi écrivait, lui, toujours dans ce même numéro, que Gbagbo ne s’est jamais « départi d’une position dont il a quasiment fait une religion : la conquête du pouvoir doit nécessairement emprunter la voie des urnes ».

 

« Laurent Gbagbo vit ses derniers jours de chef d’Etat » a déclaré, le samedi 2 avril 2011, Alain Juppé, ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères et européennes. Des jours qui peuvent durer des semaines ; avec Gbagbo, le pire est toujours certain. J’en profite pour jeter un œil sur la petite centaine d’interviews qu’il a accordés à la presse francophone depuis la fin des années 1980. J’y retrouve l’évolution de sa « pensée politique » et je m’étonne toujours que l’on ait pu imaginer que cet homme-là pouvait avoir, en Côte d’Ivoire, un destin national tant il était dans l’approximation permanente et très éloigné de la réflexion alors en cours, au sein des « gauches » mondiales, sur l’évolution de la société contemporaine. J’avais déjà eu cette impression de « légèreté » lors de notre première rencontre, en octobre 1989, dans une brasserie de la place de la Bastille à Paris ; la relecture de quelques un de ses premiers interviews me conforte dans cette idée (il faut lire notamment celui qui a été accordé à Ismaël Y. Soumanou, publié dans La Gazette du Golfe - journal béninois - numéro 52 du 1er juillet 1990, pour constater comment, depuis, Gbagbo a été capable de réécrire sa propre histoire « d’opposant historique » ; il était alors bien plus dans la « retenue » et moins bien dans l’affabulation).

 

Gbagbo dans les années 1990 n’était plus un jeune homme ; né en 1945, il n’était pas loin d’être un « quinqua ». Il a été dans ces années-là un « activiste » politique mais, sur le « marché » africain y compris ivoirien, il n’était pas le seul. C’est sa candidature face à Félix Houphouët-Boigny, lors de la présidentielle de 1990, qui en fera une figure de proue de « l’opposition ». Parce que Houphouët était emblématique d’une certaine Afrique post-indépendance, parce que Gbagbo avait ce qu’il fallait de « populiste » pour séduire des foules qui, avec le multipartisme, découvraient la fin du monolithisme politique et d’autres leaders que ceux qu’elles avaient toujours connus. Gbagbo, figure majeure de la vie politique, était ainsi l’image de « l’opposant historique ». Jusqu’à la mort du « Vieux » et l’accession au pouvoir de Henri Konan Bédié qui va se focaliser sur un « opposant » qui n’en n’était pas encore un : Alassane Dramane Ouattara (le RDR s’est construit par scission du PDCI décidée par Djeny Kobina ; ADO n’en a pris la présidence qu’en août 1999). Dans ce contexte, Gbagbo aura une démarche politique « classique » ; jeu d’alliances, instauration de rapports de force, dénonciation de l’absence d’un Etat de droit... « La notion « d’ivoirité », dira-t-il alors (Jeune Afrique du 23 avril 1997), me paraît dangereuse. Il nous appartient de lutter contre cela ».

 

En décembre 1998, Gbagbo signe un accord avec le gouvernement de Bédié (« En fait, nous étions disposés à engager des négociations depuis 1990. En politique, lorsqu’on est minoritaire, il faut toujours chercher à négocier » - Jeune Afrique du 20 avril 1999), mais soulignera quelques mois plus tard que le « coup de force » de 1999 « fait progresser la démocratie » (entretien avec Julia Ficatier - La Croix du 10 janvier 2000) et qu’il « l’approuve totalement ». Il ajoutera au sujet du général Robert Gueï et de Ouattara : « On se battra tous les trois démocratiquement pour remporter l’élection. Et que celui que le peuple ivoirien a choisi gagne ». Quelques mois plus tard, ayant perçu que la situation avait évolué, Gueï ayant largement instrumentalisé « l’ivoirité », Gbagbo déclarera à Jeune Afrique Économie (entretien avec Ahmed Kouadio, Kilian Kra et Sepy Potty - 7 août 2000) au sujet de ADO : « Je trouve choquant qu’il soit candidat […] Je trouve choquant qu’il puisse faire acte de candidature […] Chaque fois qu’il a voulu être candidat, il y a eu du désordre. Ce n’est pas la Côte d’Ivoire qui est un problème pour lui. Mais c’est lui qui est un problème pour la Côte d’Ivoire. C’est pour cette raison que je dis que sa candidature me choque ».

 

ADO écarté de la présidentielle 2000, Gbagbo, président, va radicaliser son discours. « Nous vivons une révolution, notre révolution d’octobre. Il s’agit d’une révolution mal comprise à l’étranger », déclarera-t-il à Stephen Smith (Le Monde daté du 19 décembre 2000). Mais dans le même temps, il continue de la jouer « soft » : « Les Ivoiriens savent que je leur apporte la propreté et la fraîcheur, c’est-à-dire un vrai changement, en profondeur. Et ils savent aussi que lorsque j’aurai terminé mon boulot, je retournerai dans ma petite maison, avec ma petite valise à la main. Moi, je travaille, je ne suis jamais en représentation » (entretien avec Alain Gouttman, Afrique Education du 17 mai 2001). Ce sont les événements du 18-19 septembre 2002 qui vont, littéralement, le désintégrer mentalement : « Je ne crois pas qu’un seul chef d’Etat en Afrique ait œuvré autant que moi pour la réconciliation nationale » dira-t-il à Jean-Pierre Tuquoi quelques semaines plus tard (Le Monde daté du 15 octobre 2002). La compréhension de ce qui se passe lui échappe peu à peu : selon lui, elle ne peut pas relever du politique et il se « sent trahi » (Le Monde, cf. supra) : « J’ai rencontré, à plusieurs reprises, ceux qui ont déclenché [le conflit], mais, jusqu’à ce jour, je n’ai toujours pas compris leur réelles motivations… Ils avancent généralement des explications vagues qui n’emportent par la conviction. Un mécontentement lié à des frustrations ? Possible. Mais s’il y a un gouvernement dont la priorité est de s’y attaquer, c’est bien le mien. Comment expliquer qu’ils aient pris les armes au moment même où je m’attaquais aux causes profondes de ces inégalités ? Tout cela paraît illogique et irrationnel… » (entretien avec Francis Kpatindé, J.A./L’Intelligent du 30 mars 2003).

Gbagbo en campagne au stade HB d'Abidjan

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