Gbagbo, le combat d’arrière-garde d’un despote cerné

Par Professeur Moustapha KASSE Doyen Honoraire et Président des Economistes africains

Le monde arabe traverse une révolution historique d’une ampleur jamais égalée. Partie des masses populaires et en dehors de tout appareil politique dirigeant, elle pose partout une double demande de démocratisation et de meilleures conditions sociales d’existence. Parmi les pouvoirs autocratiques, quatre sont africains et présentent des ressemblances horribles : même combat pour une incrustation au pouvoir, même argumentaire tiré de la théorie du complot extérieur, même soutien d’un quarteron de généraux cyniques et sanguinaires et même niveau de corruption d’un clan enrichi par la rapine et la concussion.

Les deux ont été lamentablement ‘dégagés’ et les deux autres résistent au prix d’une folie meurtrière. Si les régimes tunisien, égyptien et libyen peuvent se prévaloir de résultats économiques, financiers et sociaux probants, bien qu’insuffisants, il n’en va pas de même pour l’ivoirien dont le bilan est épouvantable à tout point de vue.

Pourtant, l’avènement de Laurent Gbagbo au pouvoir, au-delà de ses péripéties nébuleuses, a été salué, par l’écrasante majorité des intellectuels, comme une alternative d’une gauche démocratique et socialiste porteuse d’idées de liberté, de solidarité et d’égalité sociale et qui pouvait déboucher sur la construction d’une société démocratique et d’un système économique qui garantisse, au minimum, efficacité et équité. Nous étions nombreux à rêver d’une nouvelle impulsion pour le renouvellement idéologique et l’instauration de politiques novatrices qui rompent d’avec les cinq décennies d’échec, d’immobilisme en Afrique et de soumission aux forces néo-coloniales.

Progressivement, les dérives comme la personnalisation du pouvoir, l’incompétence et la course à l’enrichissement ont eu raison de nos rêves et de l’espérance de voir s’instaurer des stratégies de rupture et de transformation de la société ivoirienne.

I – La Côte d’Ivoire du sublime à la catastrophe, de la gestion calamiteuse Gbagbo

Certains ‘augustes intellectuels africains’ comme malheureusement Achille Bembé, Aminata Traoré et le sémillant Bernard Founou ont vainement tenté de mobiliser l’intelligentsia africaine en faveur de L. Gbagbo qui, après avoir bloqué, pendant une décennie, le processus démocratique, a usurpé le pouvoir par confiscation des résultats d’une élection transparente et démocratique, la plus coûteuse et la plus surveillée du monde.

Mais où sont donc passées les élites intellectuelles ivoiriennes qui avaient envahi ministères et autres strapontins de la fonction publique en 2000 autour du slogan : ‘C’est notre tour’ ? Que font-elles, que disent-elles du piteux état de gestion du pays ? Silence assourdissant et gêné et profil bas. Cette attitude, fort compréhensible, contraste avec celle des rares thuriféraires au verbiage creux, sans consistance et qui ont choisi de vivre grassement dans la ‘douce France’ loin des rigueurs et des risques de la vie politique en Afrique. Soulignons deux phrases du professeur A. Bougi, d’abord celle-ci : ‘La crise post électorale en Côte d’Ivoire illustre à l’évidence la perpétuation de la politique d’ingérence de la France en Afrique, qui tout en ne prenant plus les formes caricaturales d’actions militaires directes destinées à maintenir l’ordre intérieur au profit de ‘présidents amis’, n’en aboutit pas moins aux mêmes résultats que naguère.’ ; ensuite, celle-là : ‘Cette politique interventionniste de la France s’adosse désormais à la notion ambiguë de communauté internationale, pour instrumentaliser les dispositifs internationaux de règlement des conflits que ce soit à l’Onu, à l’Union européenne, à l’Union africaine ou à la Cedeao, au sein desquels elle dispose d’importants réseaux d’influence, ce qui lui permet de faire passer ‘ses solutions politiques’. Il faut avoir des idées courtes et un total mépris des Africains d’Afrique pour écrire une telle balourdise. Qui peut croire que la France, puissance bien moyenne, peut faire ce qui n’est même pas à la portée de la première puissance mondiale que sont les Etats-Unis !

Justin Tionon, dans le journal ‘L’Observateur du Paalga’ (janvier 2004), avait produit une analyse prophétique lorsqu’il notait que ‘nous n’avons malheureusement pas mis longtemps à attendre pour constater chez le camarade (cette désignation n’a plus de sens, même chez nous), qu’au nom de la conservation du pouvoir, la fin justifierait les moyens, et qu’il conduirait son peuple si hospitalier à enfourcher le cheval de la haine, de la xénophobie et de l’exclusion. Qu’un militant de gauche se soit laissé frapper par un tel strabisme intellectuel, et qu’il ait pris tant de risques à renier le substrat des idéologies généreuses de gauche pour inscrire en lettres noires son nom dans l’histoire de ce beau pays… voilà qui achève de réhabiliter totalement Houphouët Boigny, dont on sait que certains aspects de sa politique étaient fort critiquables… Décidément, les historiens ne sont pas toujours les seuls à ne pas relire l’histoire, comme certains juristes semblent ne jamais relire le droit’.

L’appel et les différentes ratiocinations pour soutenir ce soit disant homme de gauche, opposant historique et intellectuel de surcroît, n’ont convaincu personne : le régime Gbagbo passera dans l’histoire comme celui d’une dictature, un génocide qui ne dit pas encore son nom : les massacres perpétrés par les gendarmes en 2000, l’assassinat du général Gueï et de Bogadoudou en 2002, les nombreux morts qui émaillent tous les jours les différents quartiers d’Abidjan. Tout cela en violation flagrante de l’Accord politique de Ouagadougou (Apo du 4 mars 2007) dont le président Blaise Compaoré, comme facilitateur, du fait de sa stature d’homme politique discret et efficace, de son expérience de régulateur politique et de fin connaisseur des problèmes de la sous-région, est la clef de voûte. Cet Accord, en tout point, était favorable à L. Gbagbo puisqu’il avait permis, entre autres, la légitimation de la prolongation du mandat présidentiel, la levée des sanctions qui pesaient sur le clan, le non démantèlement de son appareil sécuritaire et le financement international des élections. Toutefois, il stipulait clairement que ‘l’Armée nationale doit être le reflet de l’unité et de la cohésion nationales et la garante de la stabilité des institutions républicaines’. En conséquence, les deux forces militaires en présence devraient être restructurées et refondées en vue de la mise en place d’une nouvelle force de défense et de sécurité attachée aux valeurs d’intégrité et de moralité républicaine.

Il serait fastidieux, comme l’observent, dans un excellent article, Alain Handy et Toussaint Charles (pseudonyme), de mentionner la ‘litanie d’initiatives infructueuses’ que Gbagbo a su bloquer systématiquement au moyen d’arguties juridiques et de l’instrumentalisation de tensions sociales ou sécuritaires depuis l’attaque du camp de l’Onuci à Guiglo par ses miliciens, en 2006, jusqu’aux exactions actuelles empêchant l’Onuci d’accomplir ses missions. Comme l’observent les deux auteurs, ‘Laurent Gbagbo, se sentant minoritaire même avec les listes de 2000, n’ira à des élections que s’il est assuré de les emporter au regard des implications dramatiques pour son clan’. Les deux auteurs de poursuivre : ‘Vu les estimations, il fallait ainsi qu’il soit capable de dépasser Konan Bédié au premier tour, afin de bénéficier de l’effet ‘tout sauf ADO’ au second. Cette stratégie supposait qu’il réussisse à emporter l’adhésion d’un nombre suffisant de terroirs et de notables baoulés’. Ce pari a été une illusion comme le montrent les résultats effectifs des élections : lesdits terroirs sont restés fidèles, au premier comme au second tour, au président Bédié et au candidat du Rhdp.

Cela avait amené le Conseil de sécurité du 29 octobre 2007 à rappeler clairement ‘qu’il revient au Représentant spécial du Secrétaire général de certifier que tous les stades du processus électoral fourniront toutes les garanties nécessaires pour la tenue d’élections présidentielle et législatives ouvertes, libres, justes et transparentes, conformément aux normes internationales, condamnant à nouveau fermement toutes les violations des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises en Côte d’Ivoire, et rappelant ses résolutions 1460 (2003) et 1612 sur les enfants dans les conflits armés et sa résolution 1325 (2000) sur les femmes, la paix et la sécurité’. Le Conseil de Sécurité était allé plus loin en demandant au ‘Secrétaire général et au gouvernement français de lui signaler immédiatement, par l’intermédiaire du Comité, tout sérieux obstacle à la liberté de circulation de l’Onuci, des forces françaises qui la soutiennent, y compris le nom de ceux qui en seraient responsables, et demande également au Représentant spécial du Secrétaire général, au Facilitateur ou à son Représentant spécial en Côte d’Ivoire de lui signaler immédiatement, toute atteinte ou entrave à leurs actions’.

Après une décennie de gestion économique et sociale désastreuse et d’incompétence avérée, Gbagbo rend hommage à Houphouët Boigny, comme en témoigne ces reportages de la Tv sous ordres en février dernier. En effet, comment les Ivoiriens pouvaient-ils faire confiance à une équipe qui, pendant une décennie, n’a pu présenter aucun résultat probant ? La campagne électorale médiocre menée autour de la manne qu’apporteraient les 500 milliards de francs Cfa du point d’achèvement du Ppte et la piteuse prestation au débat télévisé du 26 novembre avaient largement édifié les Ivoiriens sur l’absence programmatique du président sortant qui apparaissait, non pas comme une solution, mais plutôt comme le vrai problème de la Côte d’Ivoire. Les Ivoiriens ne s’y sont pas trompés.

Après de si médiocres prestations, on peut se demander ce que sont devenues les idées exprimées en 1983 dans le fameux ouvrage ‘La Côte d’Ivoire pour une alternative démocratique’, suivies, en 1987 des ‘Propositions du Fpi pour gouverner la Côte d’Ivoire’. La ‘refondation’, thèse porteuse de l’action politique, est renvoyée depuis belle lurette aux calendes ivoiriennes au profit de politiques politiciennes, de manœuvres et de ruses pour conserver un pouvoir qui est totalement sans vision, sans option programmatique pour améliorer la condition sociale des masses populaires. Aucun des objectifs généreux d’un homme de gauche conscient et conséquent n’est évoqué. Concrètement, le pays est maintenu dans une sorte d’économie de guerre devenue une économie de prédation qui liquide progressivement ou dévoie la majeure partie des institutions républicaines au profit d’un enrichissement des hommes du clan.

Dans pareil contexte, il n’est pas du tout étonnant, que Gbagbo puisse bénéficier du soutien de quelqu’un comme Jacob Zuma qui suscite d’énormes controverses sur sa vie privée, sa personnalité et ses méthodes de gestion. Achille Mbembé dans ‘Manière de Voir’ (n° 107) le qualifie de lumpen-radicaliste, dont ‘l’ascension au pouvoir est l’une des plus tortueuses de l’histoire de l’Afrique du Sud moderne… Dans sa bataille contre Mbéki, il n’avait pas hésité à utiliser des milices civiles dont l’une des fonctions était d’intimider les citoyens et de s’attaquer à la légitimité des institutions’. Il n’est pas non plus étonnant qu’il bénéficie du soutien de Dos Santos chevillé sur un pouvoir hérité d’une longue guerre civile.

Ouvrons une parenthèse pour rappeler la déclaration de L. Gbagbo fustigeant, au 3ème Congrès du Fpi en 1999, l’attitude trop laxiste et trop conciliatrice de ‘l’Onu qui se devait de rentrer en guerre contre Savimbi condamné par la communauté internationale’. On peut évoquer cette autre déclaration de L. Gbagbo du 25 septembre à la tribune de l’Onu : ‘Il est mieux indiqué de confier la prévention, la gestion et le règlement des conflits locaux aux organisations régionales, voire sous-régionales’. Cela a été le cas de Madagascar dont la résolution a été confiée à la Sadc sans interférence d’autres leaders africains. Pourtant, l’Afrique du Sud de Jacob Zuma a tout fait pour court-circuiter la Cedeao au profit de l’Union africaine. Tout Machiavel sait manipuler l’art de dire et de se dédire au gré des circonstances. (A suivre)

Professeur Moustapha KASSE Doyen Honoraire et Président des Economistes africains

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