Crise ivoirienne – Huit ans après, voici le vrai visage de la rébellion

Par l’Inter

L’opération a été montée en plein cœur du Plateau – L’origine du divorce de ‘’IB’’ d`avec Soro et les autres – Les révélations de Chérif Ousmane, Abou Fama et leurs camarades

Seize mois après de début de la rébellion, des fissures se sont créées au sein des Forces nouvelles. La rébellion s’est divisée entre pro-Ibrahim Coulibaly, alias ‘’IB’’, son père fondateur et des Pro-Soro, l’actuel leader, qui s’est dévoilé petit-à-petit à la tête de cette insurrection, au plus fort de la guerre. Afin de colmater les brèches, le Gal Soumaila Bakayoko, chef d’état-major des forces armées des Forces nouvelles, le commandant de la zone de Bouaké, Chérif Ousmane et bien d’autres chefs de guerre ont sillonné les territoires sous leur contrôle pour sensibiliser et rasséréner leurs éléments. De Korhogo à Man, ils ont tout révélé sur leur combat pour expliquer les revirements en leur sein. Ces rencontres de vérité ont tout dévoilé sur l’origine, les préparatifs et les stratégies du coup qui a freiné l’élan du régime de Laurent Gbagbo parvenu au pouvoir le 26 octobre 2000. Soit deux mois après le premier coup manqué des 07 et 08 janvier 2001 des mêmes acteurs du 19 septembre 2002. Copie des témoignages enregistrés sur bande sonore lors de cette tournée de sensibilisation, nous est parvenue. Il s’agit de propos, du virevoltant Abou Fama, ex-chef de guerre à l’ouest et de Chérif Ousmane, chef de la compagnie Guépard et actuel commandant du 3ère groupement d’instruction basé à Bouaké, qui retracent les événements. Comme si c’était hier.

La période de l’exil

C`est après l`attaque des 7 et 8 janvier 2000 que les rebelles sont allés en exil. Cet exil va durer deux ans et dix mois. Abou Fama, l’un des farouches combattants dans la zone de Man, au plus fort de la crise, raconte cet épisode.
« Les 7 et 8 janvier 2000, le combat était gagné. IB était à Bouaké, et nous, on l`attendait à Abidjan. Celui qui conduisait l`Alpha jet, l’avion de guerre, ce jour- là, s`appelait capitaine Karim. On tenait Bouaké pendant tout ce temps. Le jour où on a attaqué le domicile d`un chef de parti politique, je ne dis pas de nom, Soro m`a appelé en me demandant où j’étais. Je lui ai dit que j’étais à l’EMPT (Ecole militaire préparatoire de Bingerville : Ndlr). Ah bon ! Tu es à l’Empt maintenant ? Bon, viens, on a des problèmes. Je suis allé le rejoindre au Plateau où je l`ai trouvé avec un autre gendarme qui s`appelle Franck. Je crois que c`est là, je peux dire, que le MPCI était né. Abidjan était maitrisé, mais comme il nous fallait quelqu`un pour faire la déclaration, on n’avait pas de président. IB qui devait faire la déclaration n’est pas venu. C’est comme ça que Laurent Gbagbo est revenu prendre la situation en main. Les 7 et 8 ont échoué et on a fait bloc autour de Soro. Il était au Plateau. On l`appelait Dr. Koumba. Il s’est habillé comme une demoiselle. Il appelle un tel. Il dit ‘’tiens cent mille francs (100.000 Fr Cfa)« , et il s`en va. Moi j`étais à Korhogo. Mais sachant que Soro était encore à Abidjan, j ai dit tant que Soro ne va pas, je ne vais pas aussi. Donc, je faisais des va-et -vient en Boubou Nagala. Pendant que les gens nous recherchaient ardemment. Quand il est allé en France pour ses études, je suis passé par Tanda et le Ghana et je suis parti moi aussi ».

C’est Soro Guillaume qui nous a envoyés en exil

Après Abou Fama, Cherif Ousmane prend la parole pour compléter.
« Nous avons réussi à fuir le pays parce que nous étions recherchés avec une prime de 20 millions de francs CFA. C`est-à-dire que si toi tu disais où je me cachais et on me prend, on te donne 20 millions. Nous sommes tous allés en exil. Ceux qui pensent que le MPCI date d’aujourd`hui, se trompent. Il est là avant nous-mêmes. C’est ce mouvement qui a payé nos transports. Wattao et moi nous devions partir ensemble. C`était dur, on puisait l`eau sur la tête et à des kilomètres pour préparer, nous laver et laver nos habits. Loss, Zakaria, Fama, qui peut dire il n`a pas puisé l`eau ? Pour manger, c`était difficile, nous des pères de famille. Quand les mains étaient fatiguées, ce sont les biscuits de 50f qu`on donnait une fois chaque deux semaines. Souvent même, je donnais pour moi à Djakaridja pour qu`il puisse manger ».

Les deux ans d’exil

« Nous avons passé deux ans dix mois. Il y en a parmi nous qui ont perdu leurs parents en étant là-bas. Moi, mon père est décédé. Je me suis accusé en me disant que si je m`étais bien comporté, peut-être qu`il n’allait pas mourir derrière moi. Qui n`a pas envie de réussir pour enterrer son papa ? Mais on a fait tous ces sacrifices. Quand on revenait, on revenait en tant que des gens révoltés. Nous étions près de soixante personnes et quand on venait, on a dit qu’on faisait le coup en deux jours. (…) Mais notre volonté n’était pas la volonté de Dieu. Avant de venir, on a juré tous sur le coran devant IB, mais lui n`a pas juré. Quand nous sommes sortis, je lui ai dit : ‘’ tu penses que tu n`as pas juré, tu as juré parce que quand des gens font allégeance devant toi, c`est que tu es aussi dedans«  ».

Bataille du 19 septembre 2002

C’est encore Abou Fama, l’un des hommes forts du front de Man, qui a fait le récit de la bataille du 19 septembre 2002 au public qui raffolait de ce récit héroïque. « J`aimerais vous dire que je ne suis pas très éloquent. Je vais parler dans mon petit français, mais je vais vous parler franchement. (Oumar, appelle Fof, lance-t-il à un élément). Le petit Fof qui est là, il est avec nous depuis le début. C`était un étudiant. Il était en licence de droit. C`est chez lui qu`on cachait nos armes. Tout ce que vous voyez sur les fronts, c`est chez lui que Djakaridja les gardait. Il était dans une chambre entrer-coucher. Oumar, Cherif, Abou, nous étions trois, on nous a mis ici à Bouaké parce qu’on sait que Bouaké regroupe tous les camps militaires les plus puissants de la Côte d’Ivoire. Comme ça, si ça tourne mal, on tue et pendant ce temps, ceux qui sont à Abidjan vont se replier pour aller retrouver IB en France. J`ai appelé Bogota (autre pseudo de Soro : ndlr) et je lui ai dit : ‘’vous avez mis tous les chefs à Abidjan, je m`inquiète pour Abidjan’’. Il m`a dit ‘’mais toi tu es trop pessimiste. Je sais pourquoi je vous ai mis là-bas. Laisse ça comme ça’’. Chérif et moi on s`est assis. Bouaké sera la base si on échoue, parce que je savais ça. Le 19 septembre à 9h, j`appelle Soro. Je lui demande c`est comment. Il dit Abidjan est gâté« , il a parlé dans son français étudiant. J`ai demandé et nos camarades? Il dit certains sont à Toumodi. J`ai appelé Zagazaga, je dis il faut que je récupère Yamoussoukro. Chérif, tu me viens en appui. Après j`ai dit : ‘’ non tu restes, comme Zagazaga est seul, tu fais la sécurité de Bouaké. Kass était mon adjoint. Le même Kass, comme Loss, Wattao, Tounkara, étaient tombés dans une embuscade à Yamoussoukro. Ils n`ont pas réussi à rentrer à Yamoussoukro, mais ils ne pouvaient pas en sortir non plus. Je dis à Kass, on monte sur Yamoussoukro. J’étais tellement chaud que j’ai dit ‘’bon, je vous devance. Pointe ou pas pointe, je vous devance. Je crois que c`est là que j`ai fait mon premier tonneau dans ce mouvement. J`étais dans une nouvelle bâchée denommée « l200 militaire«  (grand-frère, qui m`a donné ça ? interroge-t-il dans la foulée). J`ai pris dix-sept personnes. On a dépassé Tiébissou. Avant d`arriver à Lolobo, on a fait tonneau. Dieu merci, personne n`était blessé gravement. Ceux qui ont eu des égratignures et autres, on les a amenés à l’hôpital de Tiébissou. Le médecin voulait faire façon façon parce qu`il savait que les gendarmes nous avaient tendus une embuscade et que d`autres venaient vers nous. 14H. Je dis, ‘’Kass, rentre à Bouaké et emmène moi du renfort’’. Il dit « là où tu meurs, moi aussi je meurs là« . Je dis ok, on prend nos blessés et on rentre à Bouaké. 19h. On a eu du renfort et je suis reparti vers Yamoussoukro, parce que nos amis étaient en danger. On arrive au niveau de la Garde Républicaine, ça tire devant, ça tire derrière. Je demande après Kass, on me dit qu’il a fait demi-tour. Je me retrouve seul avec mon tireur de A 52. Je dis : ‘’ mon petit, tu sais conduire ?’’ Il dit non. Je dis ‘’ok, si tu savais conduire je prenais le A 52 et on sortait de cette embuscade’’. Alors, je lui dis : ‘’voilà comment il faut tirer’’. Du carrefour de la voie menant à Bouaflé jusqu’à la sortie de la ville de Yamoussoukro, on tirait. J’arrive à Bouaké, je ne vois pas Kass ».

20 septembre 2002

« Le lendemain, sachant que nos amis étaient toujours en danger, je suis reparti. Arrivé dans un village de Tiébissou, il y avait affrontement. C`est là que Cherif m`a retrouvé. Dieu seul sait comment on s`est sorti de là. J`appelle IB et lui dis : ‘’fais la déclaration’’. Il dit que ce n`est pas le moment. Je lui demande c`est quand alors, parce que nos camarades sont dans le feu là-bas. Après, j`ai appelé IB : quand tu envoies quelqu`un au front et que tu ne lui envoies pas de renfort, ça veut dire quoi?«  Troisième fois, il a coupé. Je l`ai rappelé et j’ai dit : ‘’IB, ce n’est pas moi tu vas tuer. Quand je suis rentré, j`ai dit à Chérif et à Fozié qui voulait parler. J`ai dit calme toi. Je suis reparti sur Yamoussoukro, mais cette fois j`étais dans un véhicule ESMO de couleur jaune. Quand je passais, les gens pensaient à une voiture de société de gardiennage. C`est comme cela que j`ai transporté tous mes camarades pour les envoyer à Bouaké. J`ai appelé encore IB pour lui dire ‘’ il faut te déclarer, nous sommes dans le feu ici’’. Pendant ce temps, Laurent Gbagbo était revenu et il disait qu`il venait reprendre son pays et il a même demandé l`aide de la France. Et les Français ont commencé à nous attaquer. On nous poursuit avec chars en bas, hélicos en haut. Nos amis sont en train de mourir. IB dit : ‘’Ecoutez la radio’’. Mais rien n’est fait. J`ai appelé Soro et il a dit qu`il est civil et que s`il le fait, ce n`est pas bon. Alors, il nous a demandé de décliner nos vraies identités. J`ai alors appelé le journaliste de Rfi et sergent Abou Fama et tous les autres ont fait autant. Au départ, il disait que c`est faux, ce sont les Burkinabé, Maliens etc. qui ont attaqué le pays et quand je me suis rasé des gens m`ont reconnu. C’est comme cela que les Blancs n’ont plus attaqué, mais la communauté internationale nous demandait d`avoir un chef parce qu`un mouvement sans tête, à Abidjan on ne sait pas ce qui allait se passer ».

Abandonnés en plein combat

« Quand les choses ont échoué, nos camarades étaient à Yamoussoukro, nous devions aller les chercher. Ils sont tombés dans une embuscade et nous qui allions les accueillir, aussi. On a demandé à IB de faire une conférence de presse pour annoncer que le MPCI est né. Comme cela nos camarades pouvaient sortir de là. Il nous a dit d`écouter la radio, mais jusqu’aujourd’hui, la conférence n’est pas faite. Non seulement il ne l`a pas faite, mais en plus il nous a abandonnés en plein dans le combat parce qu’il ne pensait pas que ça allait réussir. Le 31 décembre 2002, nous étions aux portes de San-Pedro. Annagaman était à Grabo, IB leur a demandé de faire demi-tour. Vous dites il a payé des armes. Lui, il peut payer arme? Une seule kalachnikov coute 1,5 million. Quand je suis allé en Libye, un chef m`a appelé. Il ne voulait pas qu`on connaisse son nom. Il m`a donné du matériel et de l`argent. Je crois que si je ne mens pas, cela valait 5 milliards de francs. Pendant que nous, on se battait, il y avait des gens qui étaient chargés de voler le cacao, le pétrole (dans les pompes de la GESTOCI), le diamant, le coton de nos parents. Ils expédient l`argent par Western union en France sous prétexte d’aller acheter des armes. Où sont ces armes ? »

Jeter Bakayoko en prison….

« On est là un soir et on voit Kass passer à la télé pour dire que IB est président des Forces nouvelles et que désormais s`il n est pas là, aucune décision n’est valable. Personne n’est au courant, Soro, Bakayoko et moi-même Chérif, comzone. Le lendemain, ça se répète cette fois avec quatre personnes. Le 3è jour, Soro m’a appelé alors que j`étais à une réunion au RANHOTEL. J`arrive à l`état- major et je vois les hommes de Kass avec des RPG 7. Ils ont encerclé les lieux. J’ai pris Soro et Bakayoko pour les mettre en lieu sûr. J’ai appelé IB pour lui dire de demander à Kass de rentrer. Il a répondu que si je le veux vraiment, que Soro et Bakayoko fassent une déclaration pour dire IB est président des Forces nouvelles. Répliquant, je lui ai fait savoir que Guéi ne m`a pas fait parler sous l`effet des armes, encore moins Gbagbo. Alors 10.000 F CFA ont été remis aux imans pour l`appeler et le ramener à la raison. En retour, il me fait savoir qu`il a demandé à Kass de mettre la main sur Bakayoko pour le mettre en prison pour 48h pour qu’ils sachent qu’il est aussi puissant. Et que si la déclaration est faite, il sera libéré en France dans 4 jours. On a refusé parce que cela allait mettre à mal nos tuteurs, et rendre notre combat caduc (…) La suite on la connaît, des combats épiques entre pro-Soro et pro-IB, vont se solder dans un camp comme dans l`autre, par de nombreux morts».

Séquences retranscrites par Gnandé Tia, correspondant
L’Inter, 21 Septembre 2010

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