Côte d'Ivoire: une catastrophe programmée

 

Abidjan, après pillage

Par Christophe Champin

Une grande partie de la Côte d'Ivoire est plongée dans le chaos depuis deux semaines. Entre affrontements et pillages, de nombreux quartiers d'Abidjan, la capitale économique, vivent dans la peur et les pénuries de tous ordres, tandis qu'une violence extrême a gagné l'ouest et le centre-ouest du pays.

Combien de personnes sont mortes, au cours du déluge de feu qui s'est abattu sur le centre d'Abidjan lundi 4 avril 2011, puis des affrontements armés de ces derniers jours, impliquant militaires et miliciens des deux camps ou pillards armés? Impossible à dire pour l'instant avec précision. Mais les témoignages sont éloquents.

"On nous amène les malades dans des charrettes. La plupart sont blessés par balle. (...) Il n'y pas de médicaments. Nous n'avons rien. Il nous manque tout. (...) Hier, il y avait un peu d'alcool mais maintenant il n'y en a plus. [Quant aux morts], on ne peux pas les dénombrer". Un médecin de l'hôpital de Treichville, le 4 avril sur RFI, après les bombardements de l'Onuci et de l'armée française à Abidjan.

« Ils ont bombardé la résidence du chef de l'Etat sortant où il y a soixante jeunes gens qui sont morts. Ce sont ceux qui veillaient avec eux qui les ont comptés. Donc ce ne sont pas seulement les armes lourdes qui ont été détruites. Il y a des gens qui sont morts », affirmait pour sa part, mardi 5 avril, un responsable communautaire du quartier de Marcory. Le chiffre est invérifiable de source indépendante. Quoiqu'il en soit, la violence s'est poursuivie à Abidjan, et de nombreux cadavres ont été abandonnés dans les rues dans plusieurs quartiers.

Panique

Pris de panique, des civils quittent la ville par bus entiers, rapporte l'un de nos envoyés spéciaux.

"Vendredi dans l'après-midi, des miliciens sont arrivés chez nous. Quand on a su qu’ils étaient arrivés, on a demandé à tous les jeunes de se cacher sous le lit, de14h00 à 18h00. C’est là que les Force républicaines sont venues. Nous avons pu sortir pour pouvoir respirer un peu. Dieu merci, tout s’est bien passé et on a essayé de voir s’il y avait une possibilité d’arriver au corridor ici, pour pouvoir aller jusqu’à Bouaké s’il le faut. La Côte d’Ivoire est en guerre mais les étrangers sont les plus menacés car on dit que c’est à cause des étrangers que la Côte d’Ivoire est en guerre." Jean Kima, père de famille burkinabé, né en Côte d'Ivoire, rencontré par l'un de nos envoyés spéciaux à la sortie nord d'Abidjan.

Si les miliciens pro-Gbagbo sont montrés du doigt, les forces pro-Ouattara sont, elles aussi, accusées d'exactions, dénoncées par les organisations de défense des droits de l'homme.

Dans ce contexte de peur, de nombreux habitants vivent terrés chez eux, pour certains sans nourriture depuis de longs jours. Les témoignages qui circulent sur les réseaux sociaux humanitaires, comme Civsocial, sont alarmants.

"Appel d'urgence du père Jean Baya de la cathédrale Saint Paul qui dit qu'ils commencent à manquer de nourriture et qu'ils n'ont pas d'eau. Il y a près de 1850 réfugiés qu'ils ont accueillis là-bas. S'il vous plaît vous pouvez mettre l'appel sur votre mur pour une grande diffusion."

Violence et massacres dans l'ouest

Et la situation est pire encore dans l'ouest du pays. Depuis la découverte, à Duékoué, de plus de 800 corps, selon les chiffres du Comité international de la Croix rouge qui a inhumé les victimes, plusieurs organisations de défense de droits de l'homme accusent les FRCI (pro-Ouattara) de meurtres, de viols et de pillages contre des civils. Des accusations qui visent aussi, dans certains cas, des forces favorables au pro-Gbagbo.

La violence touche, en outre, la zone de Gagnoa, région natale de Laurent Gbagbo, dans le centre-ouest. A Bayota, par exemple, des violences ont poussé les habitants à fuir, comme cet homme, joint par RFI, qui a dû quitter son village et raconte que des civils ont été tués.

"Il y a eu des rumeurs qui nous ont laissé entendre que les rebelles étaient entrés à Bayota dans la sous-préfecture, raconte-t-il. Alors on a pris tous nos bagages, on a déserté le village. (...) Ils étaient munis de gourdins et de fusils de chasse. Ils ont pris tout ce que j’avais dans la maison. On a rejoint le village voisin. Les rebelles sont arrivés, ils ont tiré dans tous les sens. Ils sont revenus avec des bidons d’essence. C’est comme ça que le village a été incendié. Il y a eu des pertes en vie humaines. Ma mère a été tuée. Elle était invalide."

Plusieurs attaques ont également eu lieu à Zikisso, une autre localité de l'ouest, poussant les habitants à fuir dans la forêt.

Dix jours après le lancement de ce qui était présenté comme « l'offensive finale » des FRCI, avec l'appui des forces onusiennes et françaises, la Côte d'Ivoire plonge donc dans le chaos. Mais un chaos prévisible... Après le blocage politique, consécutif au second tour de la présidentielle du 28 novembre, des intellectuels européens et africains de tous bords avaient multiplié les mises en garde quant aux risques d'embrasement au cas où l'option militaire serait mise en oeuvre pour forcer Laurent Gbagbo à quitter le pouvoir.

Article publié le : dimanche 10 avril 2011, RFI

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