CONTRIBUTION Par Christian Félix TAPE

 

Au fur et à mesure qu’on s’achemine vers le bout du tunnel, des motifs d’inquiétude ne manquent pas ; les gens ont le souffle suspendu, parce que la probabilité de voir de nouveau compromis les efforts de normalisation augmente chaque jour ; cela justifie les discours musclés du chef de l’Etat et des responsables des forces de sécurité. Qu’il s’agisse de stratégie de dissuasion ou d’une pure volonté de déstabilisation, dans tous les cas les uns et les autres ont atteint leur objectif : maintenir la tension haute. C’est depuis 2002 que la stratégie de la tension guide la politique nationale. Il serait surprenant que le climat soit différent de ce qu’il est actuellement. Dans ce cas la priorité des priorités est que l’Etat renaisse et assume son monopole naturel de l’usage de la force. Car c’est pour n’avoir pas pu et su gérer ce monopole qu’il a frôlé la disparition. Au moment où l’Etat organise sa renaissance, les électeurs s’apprêtent à élire un Président légitime. Deux actions dynamiques de retour vers l’exercice de la souveraineté ignoblement suspendu. Le chef de l’Etat a raison lorsqu’il menace de mater sévèrement ceux qui oseront empêcher cela. Mais l’importance même de l’enjeu suscite qu’on ouvre les yeux sur les maux et les tares du système d’Etat et de la tradition républicaine, en dehors des troubles armés.

Système comme appareil administratif au service de la communauté nationale, et tradition comme éthique communautaire de reconnaissance, d’appartenance et de partage. C’est dans l’exercice de ces fonctions publiques, et de la conception des règles générales que ceux qui ont la responsabilité de la gestion de l’intérêt général dans nos pays sous-développés exposent leurs limites et incapacités. Trouver l’intelligence de réaliser ce qui a été brillamment théorisé se heurte à l’insuffisance des ressources disponibles, à l’égoïsme des dirigeants qui se limitent désormais à gérer le pouvoir et à exploiter l’incapacité des populations peu éclairées, à exiger les bénéfices et contreparties que suscitent leurs contributions fiscales. Confronté aux réalités du contexte, l’idéal s’émousse.

Les différents candidats s’équipent pour se neutraliser réciproquement, organisent leurs machines de guerre. La propagande bat son plein. L’électorat est segmenté comme un véritable marché, afin de le rendre plus joignable, manipulable ; et il est donc rendu plus vulnérable. Qui pense à sa défense, à sa résistance morale ? L’électeur n’a-t-il pas droit à une intégrité psychologique inviolable ? C’est une préoccupation qui exige qu’il soit donné à l’électeur le maximum d’informations, peu importe si cela peut même le dissuader d’aller voter. Cela n’est pas empêcher la tenue des élections, mais au contraire, former le citoyen électeur à accomplir son devoir civique avec conviction et responsabilité. Dans ce cas, donner au citoyen électeur les armes pour un discernement efficace, devient un devoir moral. D’autant plus que ces élections tant attendues sont aussi nocives et inutiles que la crise dont elles ferment la parenthèse.

De la fin et des moyens

Depuis que la Côte-d’Ivoire se débat pour se normaliser beaucoup de contradictions ont émaillé toutes les initiatives qui avaient pourtant la prétention de la réconcilier pour permettre sa reconstruction. Ces contradictions ont alors révélé le manque d’une culture de la réconciliation. Le cas le plus emblématique est la candidature du Premier ministre ADO. Il a dévoilé amèrement les faiblesses de l’Etat ivoirien. Bien que le Chef de l’Etat ait décidé de valider cette candidature en appliquant l’article 48 de la constitution, elle reste encore inadmissible pour beaucoup d’ivoiriens. Même les organes de presse de la Majorité Présidentielle ne l’acceptent pas, sauf qu’ils manquent de courage. Comme eux la majorité des ivoiriens se limite à prétexter le désarmement comme condition de la tenue des élections. Quand bien même on sait qu’ils pensent autre chose. Le Chef de l’Etat lui-même ne ferait-il pas partie de cette majorité ? En attendant quelque téméraire passionnellement patriote s’aventure à percer l’abcès pour demander à ADO de se retirer, s’attirant ainsi la furie de ses partisans, mais de l’autre côté libérant la grande majorité silencieuse.

De la propagande électorale nocive et injurieuse

Alors que les conditions mêmes de la tenue des prochaines élections devraient faire rêver les électeurs, on constate au contraire que les directeurs de campagne et les respectifs tribuns se livrent à des attaques personnelles calomnieuses, injurieuses et diffamatoires. Jamais personne n’a attaqué le programme de l’adversaire ; jamais personne n’est responsable sauf l’adversaire parce ce dernier ne peut se défendre pour diverses raisons. Jamais personne ne gouverne. Le Chef de l’Etat ne peut être accusé parce qu’il n’est pas seul responsable du gouvernement. L’opposition non plus parce que son nom même le dit déjà. Et pourtant, le Chef de l’Etat peut dissoudre le Gouvernement et licencier les ministres qui ne lui inspirent plus confiance ; l’opposition y est représentée par des ministres qu’elle a jugés représentatifs.
Et pendant qu’ils se jouent la vie du pays comme des larrons en foire, nous faisons les dindons de la farce. Et comme des supporters de la tribune populaire, nous attendons des actions d’éclat pour exploser de joie ou pleurer si ce n’est pas notre tour.

Il est devenu impopulaire et même périlleux d’afficher de la sympathie pour la France. Mais personne ne dit jamais si le poids des entreprises françaises a diminué chez nous ; les Bouygues, Bolloré, CFAO, etc. pèsent-ils moins maintenant dans notre produit intérieur brut ? Jamais aucun candidat n’a demandé un débat contradictoire sur la politique étrangère de la Côte-d’Ivoire. C’est un débat crucial que ne doit pas noyer la propagande simpliste que nous voyons pour l’instant.

De la tradition républicaine

Nos Etats modernes sont une création de la colonisation et les dirigeants politique ont la lourde charge de gérer ce patrimoine. Cela n’a pas toujours été facile ; chaque jour ils sont face à un dilemme : ou refonder, ce qui est une révolution très coûteuse dans tous les sens, ou bien continuer à homologuer les acquis, ce qui garantit à développer chez nous une copie conforme du modèle défini et voulu par le colon. Et cela sur tous les plans, institutionnels et culturels, etc. ; à côté de cela résistent avec force nos cultures et pratiques traditionnelles qui dérangent le fonctionnement rationnel des institutions importées. Et c’est ce parallélisme qui nuit à notre développement parce qu’il empêche l’éclosion un idéal social authentique, propre et autonome.

Quelques exemples pour illustrer ce constat :

- La question ethnique et les autres pratiques discriminatoires : le caractère républicain de l’Etat devrait tacitement les exclure de son fonctionnement, mais besoin a été de l’exprimer dans la Constitution de la République. Dans la pratique, même si personne ne veut l’avouer, tout les ivoiriens savent ça se passe depuis Houphouët, en passant par Bédié, Guehi , jusqu’à Gbagbo. Ci ça se passe en haut, naturellement, en bas on se sent autorisé à le faire, autant qu’on peut.

- La question de la légitimité est la plus grande contradiction de nos pratiques républicaines. La composante traditionnelle est encore très présente et empêche le développement d’une culture civique. Hier, le PDCI recourait à l’autorité des chefs traditionnels, aujourd’hui encore le FPI fait la même chose pour influencer et corrompre mentalement les consciences, et entretenir l’illusion d’un plébiscite populaire et viscéral.
- Néologisme courtisan : c’est une conséquence de cette forme de légitimité ci-dessus critiquée mais qui se combine avec une forme charismatique du chef oint, un guide éclairé irremplaçable parce qu’envoyé en mission par le Tout-Puissant à la rescousse d’un peuple à la perdition. Il en découle que nos partis politiques, devenus des partis de Chefs, ne sont plus porteurs de projets de sociétés auxquels les citoyens adhèrent en fonction de solutions auxquelles ils aspirent et des besoins quotidiens qui les accablesnt. Ce qui compte, c’est de se mettre sous la protection d’un guide auquel on s’identifie, peu importe où il nous mène. Ce qui est certain, c’est que Lui, il est bon et béni et donc on peut le suivre aveuglement. Et chaque régime à ses propagandistes qui sont coupables de cet attardement culturel. N’étant pas de véritables idéologues, ils se limitent à tirer des néologismes des noms des leaders qui n’y avaient jamais pensé. Houphouët a demandé à ses disciples d’écrire pour définir son action politique. Personne ne l’a fait. Deux de ses jeunes serviteurs ont diffusé les termes « houphouétisme » et « nana ». Rien de plus. Conséquence : liberté d’observer l’œuvre d’Houphouet, et d’en tirer une définition libre et parfois peu fidèle, donc intéressée. Alors qui est houphouetiste et qui ne l’est pas ? Bédié n’a jamais écrit du bédiéisme que quelqu’un écrit quelque fois, mais tous lui reconnaissent un destin exceptionnel. En effet des candidats actuels, il celui qui aura servi à tous les échelons de l’Etat : Ambassadeur, Ministre, Député, Président de l’Assemblée Nationale, Président de la République. Gbagbo n’a jamais écrit du Gbagboisme, et il ne peut le faire avec conviction. Faire cela ne l’autoriserait plus à se proclamer lui aussi houephouétiste. Même s’il voulait le faire, il en aurait les arguments que la presse du régime reprendrait comme une nouvelle trouvaille de génie politique. D’ailleurs les Refondateurs n’étaient-ils pas nés comme une alternative socialiste à Houphouet ? Malheureusement la propagande des refondateurs est limitée à vendre plus les vertus personnelles de Gbagbo que les vertus du socialisme plus difficiles à incarner et moins diffuses. Alassane est désormais ADO le brave tchê. Une façon de chouchouter l’enfant prodige, le messie parachuté des plus hautes instances mondiales pour mettre de l’ordre dans la maison. Comme pour dire « qui peut le plus peut le moins ». De toute façon de ces républicains il ne faut s’attendre à aucune prolixité idéologique. Ils tiennent en embuscade une pluie de milliards, mais le peuple y rêve-t-il ?

Chacun de ses trois dans un passé récent de l’Etat ivoirien a déjà expérimenté une phase de premier gahou et n’a plus aucune intention d’être le prochain gnata. De là pourraient découler encore nos malheurs. (Je n’aime pas trop ce langage parce qu’il symbolise pour moi un avilissement culturel mais puis que nos leaders eux-mêmes l’utilisent pour des raisons électoralistes, j’espère qu’ils touchent sincèrement le peuple).
- Le système présidentiel aussi favorise cela ; ailleurs on regarde la carrière de l’individu. mais dans un contexte comme le nôtre où la culture républicaine n’est pas diffuse, les risques de dérapage vers un pouvoir personnel sont nombreux et palpables. Lorsque les serviteurs du Prince sont convaincus d’avoir son aval ils violent facilement les lois de la république. Parce que de toute façon c’est eux qui sont chargés de les appliquer. C’est facile de convaincre le Chef qu’on travaille à sa quiétude et au maintien de son pouvoir. On l’a vu hier, on le voit encore aujourd’hui. Alors si tu veux manger, aligne toi, fais allégeance au Chef, allie-toi aux alliés du Chef, fais la cour à ceux qui comptent. Mobilise toute ta région, tous tes parents pour remercier le Président mais pas l’Etat de Côte-d’ivoire. De toute façon c’est la même chose, l’Etat c’est lui. Conséquence : acculturation clientéliste, diffusion de la corruption et développement de basses mœurs qui tuent la dignité et la personnalité humaines telles que la délation, la prostitution, le laxisme et toutes autres pratiques aux antipodes du mérite. La société ainsi fragilisée et affaiblie dans ses fondements culturels devient très vulnérable. « L’homme qui a faim n’est pas un homme libre » et le citoyen électeur dans ces conditions-là est un consommateur sous tension en permanence.

- Dirigeants politiques menteurs et trompeurs : lorsque la culture politique atteint ce niveau de dégradation, même les dirigeants se sclérosent parce que la demande qu’ils reçoivent n’est plus de nature à les amener à se remettre en cause. Ils se préoccupent de colmater les brèches qui dérangent et maintenir la baraque en l’état.ils ne se soucient plus de respecter les programmes vendus en fanfare pendant les campagnes. Car les excuses existent toujours et de toutes les façons qui peut contredire le pouvoir ? ils sont tous les jours en campagne électorale et se gardent de poser des actes compromettants.

- Des leaders valeureux oubliés : lorsqu’on est lié à un leader politique de façon irrationnel, on tue son propre esprit critique et sa propre intelligence de tester d’autres expériences. Aujourd’hui en Côte-d’Ivoire on ne se donne pas la peine de visiter les sites des autres onze candidats. C’est une grosse erreur. Leurs programmes pourraient susciter des aspirations qui n’existent pas dans les programmes de ceux qui sont dits favoris. Car aucun candidat ne peut tout prévoir et ne peut tout savoir. La preuve est que longtemps après la sortie du livre-programme du candidat Gbagbo, Blé Goudé organise des rencontres de « Café-Politique » pour écouter les doléances des électeurs. Pourquoi ne l’avoir pas fait avant ? Peut-être le livre-programme aurait été plus appétissant.

- Les couteaux du Régime : lorsque le régime se légitime sur des bases qui lui sont personnellement liées et contre la république, tôt ou tard il en subit les caprices et en meurt. Blessé et affaiblit par son propre couteau, il ne peut le jeter, car un adversaire pourrait le ramasser et le lui retourner. C’était hier, et c’est encore vrai aujourd’hui. Ce sera vrai demain. Le Président Gbagbo ne dira jamais qu’il a constitué la FESCI. En 2004 il a avoué n’avoir jamais connu Soro Guillaume auparavant. Mais dans les années 90, dans une interview il appréciait avec fierté l’excessive politisation de l’université. C’était son époque. N’en est-il pas le père spirituel, le responsable moral ? Ce n’est pas mauvais en soi. Ce qui est à gérer c’est le dérapage successif, ce sont les atrocités indélébiles qui ont émaillé la vie de ce mouvement. Même si Gbogbo est étranger à tout cela son rôle de Chef de l’Etat, de Président de la République et ancien enseignant ne peut l’épargner et exige de lui des signaux forts à l’endroit de ce mouvement qui a semé la honte, la désolation et des deuils. Rien ne peut justifier qu’un mouvement syndical d’étudiant légalement constitué devienne- une gangrène, un corps hors la loi dans un Etat dit de droit.

Conclusion

il est vrai qu’au commencement était Dieu et Dieu créa ; mais ce que l’homme doit admirer ce n’est pas le pouvoir divin de création. Car, puisqu’il fut créé lui-même à l’image et à la ressemblance de Dieu, cette capacité ne lui fut point niée. Seulement en lui elle fut réduite la capacité de concevoir, de projeter, de prétendre, etc. ; ce que l’homme doit alors admirer et imiter, ce sont l’intelligence et la sagesse auxquelles Dieu a recouru pour garantir à perpétuité, le fonctionnement harmonieux de ce qu’il a créé. En dehors des bonnes idées qui sont l’apanage de tout le monde, les leaders politiques quant à eux doivent donner une garantie d’intelligence et de sagesse à la coexistence et à la convivialité parce la nôtre est une société ouverte.

Christian Félix TAPE ; 27 Septembre 2010

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