Soro contre Gbagbo

Ouattara chez Bédié pour nommer Soro contre Gbagbo : extraits inédits de «Notre Histoire avec Laurent Gbagbo»

Afrkipresse publie en exclusivité des extraits de « Notre histoire avec Laurent Gbagbo », témoignage du journaliste-ecrivain sur 15 ans de crise en Côte d’Ivoire paru en Mars 2013, aux éditions l’Harmattan.

« L’accord de Ouagadougou et la nomination de Guillaume Soro à la Primature ont été des points de désaccord entre Papa et Laurent Gbagbo. Cette situation a été une période de grand tourment. Avec cet accord, qui intervenait à la suite de celui de Pretoria permettant la candidature d’Alassane Ouattara, j’estimais pour ma part que la seule chance de victoire qui s’offrait à Laurent Gbagbo, résidait dans une élection immédiate. Pourtant l’ex-chef de l’Etat jouera la montre, tentera de gagner le temps, espérant que l’âge et la fatigue finiraient par avoir raison de ses principaux adversaires.

Laurent Gbagbo était tombé sous le charme de la guerre de Guillaume Soro contre le fétichisme des dates, au grand dam et malheur de Désiré Tagro. Il souhaitait rester longtemps au pouvoir sans en payer le prix, oubliant alors l’effet de l’usure du pouvoir dans la mesure où il était quasiment impossible d’espérer obtenir un autre mandat de 5 ans après dix ans déjà passés au pouvoir, pour espérer totaliser 15 ans à la tête du pays, après tant de ressentiments qui lui ont été imputés à tort et à raison.

Papa était convaincu que Guillaume Soro n’était pas la solution, mais qu’il compliquait plutôt le problème. Sorti d’un entretien avec Bertin Kadet un jour, Papa révéla que le conseiller spécial de Laurent Gbagbo, a déploré qu’avec la promotion de Guillaume Soro, leur chef tentait de leur offrir l’alternative Guillaume Soro ou Blé Goudé pour l’après Gbagbo. « Mais et la génération intermédiaire ? Et nous qui avons travaillé toute notre vie ? Et les Affi, et les Koulibaly ? Comment sauter tout ce monde, pour confier le pays à des jeunes n’ayant jamais travaillé, qui ont pris les armes, ou sont ministres de la rue », se révoltait Bertin Kadet.

Papa qui manifestera une réserve permanente à l’égard de Charles Blé Goudé, restera sensible à ce message, et associera dans un même élan de rejet Guillaume Soro et Charles Blé Goudé.

Lors de la double dissolution de Février 2010, Papa repart à nouveau à la charge contre Guillaume Soro. « Mais pourquoi tu as reconduit Soro. Je te dis que cet homme n’est pas avec nous. Il nous trompe et cache mal son jeu. Il travaille pour Alassane. Ne soit pas dupe. Cet homme n’est pas avec nous ».

Un peu ébranlé par la permanence de l’argumentaire et l’insistante conviction et certitude de Papa, Laurent Gbagbo contre attaque : « Frère, le petit est avec nous à 100 pour 100, tout comme Compaoré. Le petit va calmer le Rhdp et Mambé va s’en aller. Ne t’en fait, il est avec nous. Quand je l’ai reconduit, il a envoyé une délégation me dire merci, car il a eu peur ; il a pensé que je ne l’aurais pas reconduit, même si je lui avais promis. Je le tiens frère ! C’est notre homme ! ».

Papa fut sidéré et dépassé par les propos de son frère président. Il se demandait sur quoi reposaient cette confiance presque aveugle et cet enthousiasme presque naïf.

Peut-on dire vraiment, comme l’a suggéré, le Ministre Ibrahim Sy Savané dans son livre « D’espérances et de douleurs vives » , que Guillaume Soro était en mission… pas forcément pour Alassane Ouattara, mais plutôt , ou tout simplement pour convaincre Laurent Gbagbo d’aller à l’élection présidentielle ?

En mission pour lui faire croire qu’il allait battre Alassane Ouattara et Henri Kona Bédié réunis, et qu’il n’avait pas à gâcher les chances d’une victoire propre en s’engageant dans la voie d’une autre élection calamiteuse ?

A voir la réaction de Laurent Gbagbo en Février 2010, avec la double dissolution, il est évident qu’à cette date, malgré sa confiance en Guillaume Soro, l’ex-chef d’Etat ivoirien en dépit des sondages, restait encore vigilant et avait bien de doutes sur les assurances qu’Alain Lobognon pouvait donner à Alcide Djédjé, que Méïté Sindou tentait de donner à Nady Bamba, que Sidiki Konaté espérait donner à Désiré Tagro, et sur la sincérité du face-à-face Guillaume Soro-Laurent Gbagbo.

La stratégie avait déjà été grippée à cette date là, et montrait bien que Laurent Gbagbo n’était pas totalement dupe.

Le futur pensionnaire de La Haye estimait tout simplement que Guillaume Soro n’était en réalité pas un obstacle, à défaut d’être un partenaire de poids. Laurent Gbagbo a été simplement réaliste et pragmatique : même si Guillaume Soro jouait contre lui, le fait de ne pas pouvoir le faire ouvertement n’était pas d’un vrai avantage pour Alassane Ouattara (qui au passage avait des moments de colère et des discussions orageuses avec Guillaume Soro, qui avec l’appui d’Amadou Gon et d’Hamed Bakayoko parvenait à rassurer « le grand frère », sans pour autant éteindre la méfiance).

Laurent Gbagbo estimait donc que ses vrais adversaires, étaient Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, et non Guillaume Soro. Dans l’appareil d’Etat et dans la signature des décrets, pour la prise des décisions majeures relatives aux contrôles des finances, à la nomination des ambassadeurs, à la gestion de l’Armée, toutes les cartes restaient, comme depuis Marcoussis, comme sous Diarra et Banny, entre les mains de Laurent Gbagbo, avec qui Guillaume Soro ne disputait aucun pouvoir.

Pourquoi alors que le patron des Forces nationales tenait une partie du pays, devait-il se mettre à dos Guillaume Soro et le pousser à nouveau totalement dans les bras du RHDP, dont il avait réussi à le sortir ?

En réalité, la neutralité évidente, affirmée et proclamée de Guillaume Soro était une grande victoire (un soutien objectif) pour Laurent Gbagbo, quand on sait d’où venait la rébellion, quand on sait qu’elle était au départ contre le maintien de Laurent Gbagbo au pouvoir.

Laurent Gbagbo prenait sa revanche, sans vouloir considérer ses propres reniements, la déroute des durs de son propre camp qui auront bien du mal à s’en remettre et à supporter le coup, en particulier Mamadou Koulibaly et dans une certaine mesure Simonne Gbagbo restée méfiante, même si un peu à son corps défendant elle a joué le jeu de Ouaga, défendu et soutenu par Nady Bamba.

Pour sa part, Guillaume Soro gagnait une crédibilité, une respectabilité qui ne lui aurait jamais été reconnue par le RDR, ni le RHDP. Pour le PDCI, Guillaume Soro restait un allié de circonstance et un chef rebelle. Pour le RDR, toujours prêt à rappeler le soutien diplomatique et politique apporté à Guillaume Soro, contre IB pour le contrôle de la rébellion, les hommes des Forces nouvelles étaient plus redevables à Alassane Ouattara que le contraire.

Guillaume Soro voyait son avenir plus assuré avec Laurent Gbagbo. Un autre mandat de 5 ans pour Laurent Gbagbo, pouvait conduire les présidents Bédié et Ouattara à la retraite politique. N’était-il pas possible d’en conclure, n’en déplaise à Papa, que Guillaume Soro était bel et bien un des meilleurs alliés de Laurent Gbagbo, et qu’en vérité, il ne jouait pas contre lui ?

Désire Tagro, qui très tôt après la signature de l’Accord de Ouagadougou était rentré en conflit avec Guillaume Soro, est mort. Sur la question il ne sera pas là pour donner son témoignage. Au sujet de son conflit avec le patron des Forces nouvelles, plusieurs échanges avec l’ex-ministre d’Etat sur la question incitent à dire que les malentendus sont liés à une volonté d’affirmation de son autorité par Guillaume Soro.

Dans cette optique, il s’est agi de discréditer Désiré Tagro en le faisant passer pour un ministre ne respectant pas le Premier ministre, et se prenant pour Laurent Gbagbo, pour le vrai patron du pays, pour un collaborateur intouchable. Le jeu des ambitions aidant, de même que le poids des responsabilités, Alcide Djédjé sera mis plus en avant au détriment de Désiré Tagro.

Laurent Gbagbo, n’apprécie pas trop qu’on le dise dépendant de quelqu’un et aime bien sentir qu’il est le seul chef, à l’autorité incontestée, malgré l’ascendance qu’on prêtera à aux deux dames autour de lui.

Papa avait été témoin en début de mandat d’une scène au cours de laquelle, Laurent Gbagbo a rappelé à son épouse Simone que c’est lui, et non elle que les Ivoiriens avait élu, et que c’est lui qui devrait un jour rendre compte. Mais la guerre passera par là.

Guillaume Soro qui bénéficiait d’un état de grâce à ses débuts, savait que Laurent Gbagbo avait besoin de lui. Il a alors choisi de fragiliser Désiré Tagro et de le mettre au pas, pour mieux convaincre Laurent Gbagbo, de la nécessité d’avoir une relation directe, personnelle et presque filiale avec lui. Guillaume Soro supportait mal, les séances de travail que Laurent Gbagbo aimait lui imposer avec Désiré Tagro. Il acceptait moins quand l’ex chef de l’Etat lui disait de voir Tagro, pour régler un problème qu’il lui posait. Il estimait que c’était à lui de donner des ordres à Désiré Tagro, et non d’être en position de demandeur à son ministre de l’intérieur sous le couvert du chef de l’état dont Désiré Tagro, n’était plus porte-parole.

Ayant été le signataire de l’accord de Ouagadougou au nom du chef de l’état mais en sa qualité de porte-parole, Désiré Tagro croyait, selon ses adversaires internes au FPI et externes des FN, qu’il lui était possible de conserver la même influence de porte-parole, en tant que ministre de l’Intérieur placé sous l’autorité directe d’un Premier ministre, qui avait besoin de s’affirmer et d’affirmer son autorité. Guillaume Soro ne voulait pas d’intermédiaire entre Laurent Gbagbo. Seuls Simone Gbagbo et Mamadou Koulibaly lui résisteront et resteront à son égard plus ou moins distants jusqu’au bout, malgré d’anciennes relations entre Mamadou Koulibaly et Sidiki Konaté, quand celui-ci passait au début de la rébellion pour un militant du FPI.

Quelques mois avant les élections, quand, en pleine crise avec Mamadou Koulibaly, qui avait décrété la mort de l’accord de Ouaga, dénoncé la corruption et appelait à la démission du ministre de l’intérieur , pour avoir conduit le pays dans l’impasse en qualité de négociateur de l’accord de Ouagadougou pour le camp présidentiel, Désiré Tagro était en train de réfléchir à un autre plan de paix.

Comme si enfin, le camp Gbagbo sentait que la clé de la crise restait et resterait la France, (avec qui il fallait franchement s’entendre), Désiré Tagro songeait à un plan de sortie de crise, avec comme parrains la France et Nicolas Sarkozy. Un plan qui visait à mettre hors jeu, les Forces Nouvelles, qui accordait la Primature au RHDP, et obtenait de façon volontaire, ou par la contrainte et la force, le désarmement des rebelles. La France, le FPI, le RHDP s’étant mis d’accord, Désiré Tagro estimait que Blaise Compaoré n’aurait rien d’autre à faire que d’inciter son poulain Guillaume Soro à réaliser le désarmement.

Le destin à la Savimbi que Blé Goudé avait prédit un jour à Guillaume Soro tenait dans la source de l’idée qu’un jour ou l’autre, tous les soutiens finiraient par lâcher Guillaume Soro, tandis que lui essaierait de s’entêter pour rester à Bouaké.

Désiré Tagro nourrissait fort ce plan pour consolider la relation avec la France, tout en déstabilisant Guillaume Soro.

Toujours en quête d’une idée nouvelle, d’une nouvelle ruse, Laurent Gbagbo ne boudera pas au départ un tel schéma.

Pourtant à l’approche du 14 Juillet 2010 en France, il déclinera l’invitation faite par Nicolas Sarkozy, au nom de la rupture avec la France Afrique.

Si Laurent Gbagbo avait écouté Désiré Tagro, dont il n’aimait pas entendre dire qu’il le manipulait et était allé à Paris pour le 14 juillet, au lieu d’envoyer Amani Nguessan, si ce plan avait marché, la crise post électorale aurait-elle changé de nature?

Laurent Gbagbo aimait la France. L’un de ses grands drames, c’était de n’avoir pas voulu assumer cet amour, et d’avoir surjoué la carte souverainiste qui faisait de la France seule, la cause principale des malheurs de la Côte d’Ivoire et du continent.

Recevant Francis Kpatindé quelques mois après avoir été transféré à la Cour pénale internationale, Laurent Gbagbo lui confiera que son sort a été scellé quand il a refusé d’aller à l’invitation du 14 Juillet que lui a adressée Nicolas Sarkozy.

Pourtant, Désiré Tagro, croyait à la normalisation des relations à la France. Il cherchait le moyen de rassurer Nicolas Sarkozy pour le convaincre d’adouber Laurent Gbagbo, pour l’assurer de ce que Laurent Gbagbo restait le mieux placé pour garantir les intérêts de la France.

Dans cette perspective, Laurent Gbagbo n’avait pas été mécontent de son coup en obtenant la visite de Claude Guéant à quelques semaines de l’élection présidentielle.

L’homme fort de l’Elysée n’avait pas menti à l’époque : la France n’avait pas de candidat. La France aurait travaillé avec Laurent Gbagbo s’il avait été bien réélu. La France a suivi la réalité du terrain. Laurent Gbagbo a payé pour ses erreurs d’appréciation. Il aurait dû laisser la CEI proclamer librement les résultats provisoires, et même, pourquoi pas, interpeler Damana Pickass pour son attitude. Paul Yao Ndré n’avait ensuite qu’à faire reprendre éventuellement l’élection, après avoir rigoureusement regardé les recours. La reprise du scrutin pouvait durer et rester incertaine. Une telle décision aurait pu poser problème au RHDP.

Au niveau du RHDP, valider et certifier la victoire d’Alassane Ouattara était une position de principe non négociable. Mais comment dans ces conditions réagir , et refuser éventuellement de reprendre les élections si le Conseil Constitutionnel le décidait sur la simple base des résultats provisoires de la CEI, endossés et validés par le Conseil constitutionnel, qui aurait joué son rôle en rappelant qu’il ne revient à la CEI de se prononcer sur le contentieux électoral ainsi ? La coalition anti-Gbagbo pouvait-elle maintenir la même fermeté et la même cohésion qu’elle a eues lorsque Laurent Gbagbo a tenté le hold-up, pour se faire proclamer vainqueur, si le Conseil constitutionnel ne proclamait pas de façon précipitée, hasardeuse et grossière, la victoire du candidat LMP? L’Onuci pouvait-elle sur la simple base des résultats provisoires endossés par tous les camps et le conseil constitutionnel, certifier une élection qui était appelée à être reprise? Dans le cas où le RHDP acceptait, ses militants et les électeurs n’auraient ils pas crié à la lâcheté, n’auraient-ils pas été découragés, seraient-ils encore allés à une autre mascarade ?

Ce n’est pas le seul ou le simple refus d’aller au 14 Juillet en France qui a perdu Laurent Gbagbo. Ce sont aussi et surtout des erreurs d’appréciation dans les moments décisifs.

Une proche de Mamadou Koulibaly confiera plus tard cet embarras de Laurent Gbagbo : « Il y'a 200 personnes qui me donnent des conseils, et je dois prendre une seule décision ». Et elle de répondre à Laurent Gbagbo : «Tu n’as rien à foutre avec les avis des 200 conseillers, fais ce que tu as à faire ». Laurent Gbagbo n’a pas incité Paul Yao Ndré à prendre la bonne décision.

La meilleure, la plus juste eut été de reconnaître sa défaite et d’en convaincre Le Monde Parallèle pour éviter La Mort Partout en partant du pouvoir. A défaut, le mal moindre, qui n’aurait certes pas empêché la crise, aurait été la reprise de l’élection présidentielle. Avec une telle option la crise aurait été autre et aurait fait moins de dégâts. Entre la bataille de deux revendications de victoire, et la bataille d’une reprise de l’élection, les médiateurs auraient forcément fait le choix de la reprise. Un scénario que le RHDP et les pensionnaires du Golf redoutaient.

Laurent Gbagbo avait peur d’être battu en cas de reprise. Mais même si selon plusieurs prospectives, il paraissait pouvoir être effectivement battu, il n’était pas évident que le RHDP joue d’emblée la carte de la reprise.

Lorsque Laurent Gbagbo tentera un rattrapage avec la proposition de recomptage des voix (Yao Ndré n’avait qu’à bien compter), il sera alors tard et personne ne prendra au sérieux cette proposition. Comment croire dans le recomptage avec des interlocuteurs disant que les décisions du Conseil constitutionnel sont sans recours ? Pour accepter un recomptage, il fallait un accord politique remettant en cause la Constitution et le caractère exécutoire et sans recours des décisions du Conseil Constitutionnel. C’était difficile de récupérer l’eau déjà versée.

Il est indéniable et indiscutable qu’Alassane Ouattara et le RHDP ont remporté l’élection présidentielle. Les sondages SOFRES avaient pourtant affirmé le contraire, même si pour le premier tour, ces sondages ont bien eu raison concernant le rang de Laurent Gbagbo.

Toutefois il ne s’agit pas d’une manipulation volontaire de la société chargée de faire les sondages, pour inciter Laurent Gbagbo à aller à l’élection présidentielle.

Au début de la crise postélectorale, Désiré Tagro qui voyait d’un mauvais œil, l’entregent de Pierre Fakhoury, son talent à accéder à tous les cercles politiques, pour créer des liens et passer des messages d’apaisement et de fraternité apostrophera violemment l’homme en ces termes : «voilà c’est eux là, qui ont trompé le chef, avec les faux sondages, c’est eux qui ont donné les moyens à nos adversaires pour nous combattre et nous battre». En ces instants là, le défunt ministre oubliait qu’on lui reprochait d’avoir lui aussi enrichi Don Corléone, et d’avoir contribué à alimenter les caisses du RDR, avec la bénédiction de Laurent Gbagbo, en croyant qu’un matin son ami finirait par atterrir au FPI.

Pour ma part, je me souviens vaguement avoir conseillé un jour à deux décideurs du RDR, de demander au président du parti de cesser de dire qu’il gagnerait l’élection présidentielle avant la campagne électorale. Je rappelais que c’est ce type de déclarations qui avait effrayé Robert Guéi à l’époque, et avait conduit à son exclusion en l’an 2000.

Selon moi, Alassane Ouattara devait avancer masqué tout en maintenant le travail d’encadrement et de mobilisation des militants. Le tigre ne proclame pas sa tigritude. J’ajoutais que si la certitude d’une victoire d’Alassane Ouattara était acquise, cela pouvait braquer Henri Konan Bédié et le PDCI, et rassembler les derniers ivoiritaires derrière le FPI qui pourfendait le candidat de l’étranger.

Si le RHDP a pu fonctionner et si Henri Konan Bédié a joué le jeu jusqu’au bout, c’est bien parce qu’il était convaincu que lui-même et le Pdci seraient bel et bien au second tour, avec le Rdr au détriment du FPI et de Laurent Gbagbo.

Dans une sorte de catharsis qui ne trompait qu’eux-mêmes, le RDR et le PDCI se sont laissé donc convaincre que Bédié et Ouattara iraient ensemble au second tour, laissant à ses regrets Laurent Gbagbo. Une erreur d’analyse volontaire ?

En tout cas, le RDR semblait savoir que c’est Bédié qui tomberait, malgré les sondages. Mais pourquoi les sondages ont-ils toujours donné, Ouattara troisième et jamais vainqueur ? Simple pour moi : avec ou sans consigne des responsables du parti, les militants du RDR et electeurs éventuels qui étaient sondés, se rangeaient dans le lot des sans opinion, ou brouillaient les pistes en disant qu’ils voteraient le candidat Bédié. Pour eux, c’était une manière de protéger Alassane Ouattara et d’éviter que les perspectives de victoire du candidat du Rdr soient contrariées.

Par la suite, tout le monde s’accordera à reconnaître la qualité de la campagne du candidat du RDR. N’eût été les grands moyens de l’Etat à la disposition de Laurent Gbagbo, ainsi que le fruit de plusieurs années de campagne contre Alassane Ouattara, la négation des sondages serait allée plus loin, avec même la première place pour le RDR au détriment de Laurent Gbagbo, qui aurait été deuxième.

Si les sondages ont toujours donné vainqueur Laurent Gbagbo, dans les grandes lignes, tout en mettant des conditions, si les sondages ont dans un cas donné vainqueur le RHDP ou plutôt Henri Konan Bédié, si les sondages ont pu estimer que le report des voix entre le PDCI et le RDR, vice-versa, ne seraient pas évident, par contre il y’a une chose sur laquelle les sondages ne sont pas trompés : une présence à la fois de Bédié et de Ouattara au second tour. Un tel cas de figure n’a jamais été envisagé par les sondages, malgré les certitudes du Pdci dans ce sens au point que jusqu’à ce jour, ils sont encore quelques uns au PDCI à se convaincre que le candidat Bédié a vraiment été victime de fraude. Et d’accuser uniquement Laurent Gbagbo de fraude, de peur de mettre en doute la légitimité d’Alassane Ouattara en le mettant en cause.

A force d’avoir voulu, selon eux, rassurer Laurent Gbagbo pour l’inciter à aller à l’élection, à force de lui avoir dit qu’il gagnerait, les cadres des Forces Nouvelles et Guillaume Soro qui ont collaboré avec lui, n’ont-ils pas fini par être eux mêmes convaincus de cette victoire de Laurent Gbagbo ? Entre les deux tours de la présidentielle, au cours d’un échange avec des collaborateurs du président Alassane Ouattara, le Premier ministre Guillaume Soro avait-il affirmé que selon des sondages différents à sa disposition, le président sortant pourrait remporter l’élection?

Selon ce témoignage, l’arbitre Guillaume Soro aurait demandé donc aux hommes d’Alassane Ouattara de préparer leur leader à cette réalité pour éviter toute contestation, en disant que si tel était vraiment le cas, le système de transparence mis en place sous son contrôle n’aurait pas été pris à défaut par une quelconque fraude en faveur de Laurent Gbagbo.

Peut-on estimer qu’il a pu pousser la neutralité jusqu’à faire dire également à Laurent Gbagbo que le candidat Alassane Ouattara pouvait objectivement gagner ? Quelques mois après la crise postélectorale, le Premier ministre Guillaume Soro entendant les rumeurs et soupçons sur sa collusion supposée avec Laurent Gbagbo, aurait montré à Alassane Ouattara une photo prise avec son téléphone portable pendant qu’il votait lors du second tour de la présidentielle. L’image prise par lui dans l’isoloir indiquait qu’il avait coché le nom du candidat Ouattara Alassane sur le bulletin unique, qu’il devait déposer dans l’enveloppe avant d’aller dans l’urne.

Il s’agissait de montrer pattes blanches et de prouver qu’il avait bel et bien voté Alassane Ouattara, contrairement aux allégations disant qu’il avait fait dans les urnes le choix de Laurent Gbagbo. Mais était-ce là encore le rôle d’un arbitre ? Un arbitre reste arbitre, jusqu’au bout. Il ne célèbre pas la victoire d’un camp, et ne participe pas à la gestion des choses par les vainqueurs.

Ce sont seulement les circonstances qui ont dicté le choix de Guillaume Soro pour diriger le gouvernement de crise et d’urgence du président Alassane Ouattara au Golf. Les choses ne paraissaient pas aussi évidentes que le croyaient alors les partisans de Laurent Gbagbo. La LMP a plutôt perçu la preuve de la collusion de Guillaume Soro et des « rebelles » avec le RDR.

S’il est vrai que cette nouvelle posture ouvertement pro-Ouattara du patron des Forces nouvelles à partir le Décembre 2010, a porté un coup terrible au moral et à la stratégie de Laurent Gbagbo, qui comptait davantage sur sa neutralité jusqu’au bout, pourtant rien, absolument rien n’était évident si l’on sait les calculs et intentions des tenants de la refondation.

Laurent Gbagbo voulait jouer son plan suivant jusqu’au bout avec Blaise Compaoré et Guillaume Soro : il se faisait investir par Yao N’Dré, maintenait Guillaume Soro à la Primature pour continuer les autres aspects de l’Accord de Ouagadougou.

Quand Guillaume Soro part pour parler à Laurent Gbagbo avant la rupture et la crise, c’est aussi pour s’assurer du degré de détermination du président sortant. Les résultats ne sont pas encore proclamés. Le Premier ministre issu des Accords de Ouaga, plaide pour que Laurent Gbagbo joue le jeu avec la CEI jusqu’au bout, mais n’ose pas encore lui annoncer qu’il a perdu puisque tout le monde est au stade des tendances et qu’aucun résultat consensuel ni formel n’est établi.

Dans l’esprit du toujours président Laurent Gbagbo, l’arbitre Guillaume Soro n’a pas à prendre position ni à lui dire qu’il a perdu. Ayant pris la mesure de la détermination de son allié de l’accord de Ouagadougou, le Premier ministre n’est pas chaud au départ quand l’idée de diriger le gouvernement Ouattara au Golf lui est soufflée. Il ne veut pas juste être le planton de service dont on va se débarrasser dès que possible, même s’il n’a pas la possibilité en ce moment là de poser des conditions. Guillaume Soro demande une nuit de réflexion, en disant presque non à Alassane Ouattara le premier jour. Il sent qu’il va être un intrus dans cette alliance RHDP, à la victoire électorale de laquelle les Forces nouvelles n’ont pas participé pendant les élections, en affichant officiellement et ouvertement une irritante neutralité, que chacun des camps estimait être un signal de soutien. Après la proclamation de la victoire du candidat Ouattara Alassane par Youssouf Bakayoko, Guillaume Soro espère encore rester dans la neutralité et dans la peau de l’arbitre.

Dans le même temps de fortes pressions du camp Gbagbo et des amis du président pas encore sorti se font sur lui, pour demander au patron des forces nouvelles, de venir assister à l’investiture de celui que Paul Yao Ndré avait désigné Président élu. Des contacts sont même pris dans ce sens, pour voir comment Guillaume Soro peut aller au Palais et revenir au Golf.

En sa qualité de Premier ministre et chef du gouvernement et avec la promesse que Laurent Gbagbo avait besoin de lui, comme en Février 2010 pour calmer le RHDP, des émissaires locaux et parisiens, des lobbyistes au service du leader charismatique des refondateurs affirmaient à Guillaume Soro, qu’il pouvait encore jouer un rôle crucial, même après l’investiture de Laurent Gbagbo. A défaut de pousser Guillaume Soro à chercher à convaincre Alassane Ouattara de renoncer à sa revendication de la victoire, ces lobbyistes estimaient que sa position auprès de Laurent Gbagbo, pouvait aider à renverser les tendances, en attendant le cas échéant une démission fracassante plus tard.

Au bout de quelques heures de réflexions et d’échanges profonds avec Blaise Compaoré son mentor que Laurent Gbagbo a tenté en vain de mettre dans son coup pour amadouer Nicolas Sarkozy et convaincre la France que le candidat Ouattara avait bel et bien fraudé, Guillaume Soro donne finalement son accord pour aller avec armes et bagages dans le camp Ouattara.

C’est le président Alassane Ouattara qui est allé voir le président Bédié pour obtenir son accord sur la pertinence de la nomination de Guillaume Soro, compte tenu de l’ampleur et de la nature de la crise qu’ils allaient être amenés à affronter à cause du refus de Laurent Gbagbo de reconnaître sa défaite. Très vite, le président du Pdci perçoit les enjeux et donne son accord pratiquement aussitôt. Pourtant au départ, une nomination de Guillaume Soro comme Premier ministre n’était pas dans les schémas d’Alassane Ouattara, qui était soucieux de tenir son engagement avec le PDCI, avec qui il comptait renforcer l’alliance et l’union sacrée dans la gestion des affaires de l’Etat pour combattre Laurent Gbagbo de façon pacifique et démocratique.

Estimant avoir été élu par les Ivoiriens et assuré d’avoir été reconnu par toute la communauté internationale malgré la décision du conseil constitutionnel qui était considérée par lui, comme une tentative de passage en force et de confiscation du pouvoir par Laurent Gbagbo, le président Alassane Ouattara s’attendait à ce que Guillaume Soro se mette simplement à sa disposition, comme tous les autres fonctionnaires, les FDS et en particulier les forces armées des forces nouvelles qui avaient bien joué leur partition. Alassane Ouattara avait certes besoin des troupes des chefs de guerre, de la police, la gendarmerie mais pas prioritairement de Guillaume Soro.

Mais compte tenu des circonstances, le chef de l’Etat élu, même s’il disposait de soldats FN fidèles à sa personne et ne jurant que par lui, admettra qu’il était mieux de privilégier la cohésion au sein des Forces nouvelles en confiant la supervision des opérations militaires à Guillaume Soro, nommé du coup Premier ministre, ministre de la Défense. Dès lors, l’ex premier ministre de Laurent Gbagbo soucieux de se laver de tout soupçon de pro-Gbagboisme pour avoir loyalement, en toute complicité et confiance collaboré avec lui jusqu’au 28 Novembre 2010, deviendra très anti-Gbagbo, prêt à casser du Gbagbo. On n’est pas meilleur Premier Ministre d’un animal de brousse en l’ayant trompé tout le temps et sans aucun engagement. A moins que le boulanger ne soit pas celui qu’on croit d’autant qu’être boulanger n’est pas une vertu pour tous.

Sa connaissance et sa proximité avec Laurent Gbagbo au cours des années d’application de l’accord de Ouagadougou feront du Premier ministre, ministre de la défense, un expert aux avis très écoutés sur la conduite des opérations militaires et sur l’usage de la force pour vaincre Laurent Gbagbo.

Le Premier ministre Guillaume Soro et le camp Ouattara ont-ils suffisamment mesuré l’ampleur de la force dont disposait Laurent Gbagbo ? Dès le début, Guillaume Soro choisit la pression morale et espère déstabiliser psychologiquement et même militairement, avec l’appui des unités combattantes des FN venues à Abidjan, l’administration Gbagbo. On le verra avec les assauts lancés pour libérer la RTI et la tentative de se faire installer à la Primature en boutant hors Aké Ngbo.

Cela n’a pas ébranlé le camp en face et conduira à la prise de mesures comme le blocus du Golf Hôtel, qui n’avait pas été envisagé par le camp Ouattara dans toutes ses stratégies du départ.

Une mesure contournée certes grâce à la Licorne et à l’Onu par la voie aérienne et maritime souvent mais qui restera pendant longtemps comme le symbole de la maîtrise d’Abidjan et du bon contrôle des opérations par le camp Gbagbo. Plus tard la chute et la levée du blocus signeront le début de la fin du régime Gbagbo.

Aujourd’hui des observateurs se posent la question suivante : la crise aurait-elle été différente, la détermination de Laurent Gbagbo et des siens aurait-elle été autre si Alassane Ouattara ne lui avait pas fait mal en arrachant son meilleur premier ministre, si Guillaume Soro s’était installé à Ouagadougou, ou à Bouaké pour regarder les deux candidats se battre, tout en prenant le soin de préciser que pour lui le vainqueur c’est Alassane Ouattara, et que même si Laurent Gbagbo gagnait la guerre d’Abidjan à venir, il le trouverait encore sur son chemin, puisqu’il n’était question pour les Forces Nouvelles que de remettre le Nord du pays à Alassane Ouattara, le vainqueur légitime du scrutin ?

Sortant d’un pays coupé en deux, qu’il a tenté de réunifier par l’accord de Ouagadougou, Laurent Gbagbo aurait-il pris le risque de reprendre tout à zéro ? Après avoir gagné éventuellement contre Alassane Ouattara, il aurait alors encore poursuivi la crise contre le même Alassane Ouattara, contre Blaise Compaoré via Guillaume Soro et les Forces nouvelles qui se seraient repliées à Bouaké pour être prêtes éventuellement à lancer l’assaut final et fatal sur Abidjan.

Avec la posture prise par Guillaume Soro d’intégrer le système Ouattara et RHDP qui venaient de gagner sans le soutien militant, partisan et officiel des Forces nouvelles, au lieu d’élargir les zones de pression militaire et diplomatique, il suffisait pour Laurent Gbagbo de neutraliser à Alassane Ouattara à Abidjan pour l’emporter.

D’ou l’enjeu crucial de la bataille d’Abidjan sérieusement préparée par le camp Gbagbo qui y avait concentré toutes ses forces, rêvant de contre-offensive et d’une longue marche de reconquête et de libération à la Mao Tsé Toung. C’était sans compter avec les frappes aériennes et sur la détermination de la communauté internationale ».

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