La bancarisation en Afrique : les contre-vérités du Forum Forbes 2014

Le 25 juillet 2014, s’est tenue à Brazzaville la troisième édition du Forum Forbes Afrique avec comme thème : «Les défis de la bancarisation : construire le modèle Africain». L’ancien président français Nicolas Sarkozy était la grande vedette de la rencontre. Sa présence en ces lieux et le montant de sa prestation présumée tarifée soulèvent plusieurs questions. Tout comme les battements de papillon du secteur bancaire africain. Quelles en sont les dessous de cartes ?

 

Près de deux siècles après l’implantation des premières agences bancaires dans les pays africains, l’Afrique reste la région la moins bancarisée au monde. Neufs Africains sur dix n’ont toujours pas accès aux services bancaires. Au Congo, la situation est plus inquiétante que la moyenne observée sur le continent : le taux de bancarisation est de 7%. La troisième édition du Forum économique de Brazzaville avait comme thème : «Les défis de la bancarisation : construire le modèle Africain ».
1- Le problème de la bancarisation n’est pas politique
Le problème de la bancarisation en Afrique n’est pas politique. Sa solution non plus. Elle est essentiellement économique. Or, «l’économie ne se change pas par décret» comme l’a rappelé si bien l’ancien premier ministre français Michel Rocard. Et le secteur bancaire constitue l’antichambre de l’économie. Dis-moi quel est l’état de ton système bancaire, je te dirai quel est l’état de ton économie. Ne confondons pas la fièvre et le thermomètre.
La réalisation des infrastructures de base (sécuritaires, routières, énergétiques, de télécommunications…) nécessaires à l’activité économique est de la responsabilité des autorités politiques et monétaires.

Par contre, le politique a peu d’emprise sur la promotion de la bancarisation qui demeure une conséquence purement statistique. C’est le rapport entre une donnée économique (nombre de comptes ou d’agences bancaires) au numérateur et une donnée démographique (population totale ou population active) ou géographique (superficie) au dénominateur. Ses manifestations dépendent des variantes utilisées. La superficie d’un lieu ou d’un pays est une donnée dans l’absolu stable. Sa prise en compte permet de mesurer le degré de maillage du territoire par une banque de détail. Pour ce qui est des flux démographiques, ils sont pratiquement hors de contrôle en Afrique.
Illustration : Le Niger, dont le président était l’un des invités au Forum, est un bon exemple. Selon le rapport annuel 2012 de la Commission Bancaire de l’UMOA, ce pays a le taux de bancarisation le moins élevé de l’espace sous-régional (1,9%). Le taux de pénétration de sa population rurale est encore plus faible (moins de 1%). Cette sous-bancarisation n’est pas seulement le fait de l’insuffisance des agences bancaires. Elle s’explique aussi par au moins deux facteurs.

Le Niger compte 78 guichets contre 17 pour la Guinée-Bissau qui affiche pourtant un niveau de bancarisation plus important (3%). En cause, la croissance non maîtrisée de la population nigérienne qui double tous les 25 ans. Le taux de fécondité dans ce pays est le plus élevé au monde avec une moyenne de 7,1 enfants par femme. Le second élément tient à l’étendue du territoire nigérien (le plus vaste de l’Afrique de l’Ouest) dont une bonne partie, désertique, ne se prête que difficilement à l’implantation d’agences bancaires classiques.
Si la bancarisation était sous l’influence du politique en Afrique, cela se saurait depuis longtemps. Le destin de l’Afrique n’est pas politique. Il est essentiellement économique. Plus tôt on le comprendrait mieux serait la situation du continent.
La solution efficace d’infléchir durablement la situation de sous-bancarisation de l’Afrique réside, de notre point de vue, dans un dispositif cohérent de mesures non conventionnelles, vigoureuses et audacieuses.

Ce sont de telles mesures qui ont toujours sauvé l’Europe, après la seconde guerre mondiale (Plan Marshall) et récemment pour contenir la crise financière internationale (Programmes SMP et OMT de la BCE). En Afrique, la création de zones franches bancaires dans certaines localités défavorisées de nos pays peut être envisagée. Les banques pourraient être incitées à s’y installer moyennant une défiscalisation – totale ou partielle – de certaines de leurs opérations. En contrepartie, elles s’engageraient à recruter des clients résidant dans ces zones en leur ouvrant des comptes « franco », sans frais de tenue et à leur consentir un abattement substantiel sur le coût de financement de leurs activités. Et afin d’assurer le succès d’un tel projet, les «embouteillages» des agences bancaires dans les quartiers de certaines grandes villes africaines pourront être limités. Par exemple, par un système de 2 pour 1 : deux agences ouvertes en milieu urbain pour une agence à créer en zone rurale.
Dans plusieurs de nos articles sur les banques en Afrique, nous avons égrené plusieurs propositions non sans au préalable inventorier les principales initiatives prises dans certains pays pour booster l’inclusion financière. Des mesures importantes qui ont donné de bons résultats. On peut citer :
• l’approche française: elle est basée sur un arsenal juridique étoffé qui oblige les populations à ouvrir un compte en banque. L’obligation du règlement des salaires en monnaie scripturale et le droit au compte en sont des exemples;
• l’approche américaine: Les Etats-Unis, à travers le Community Reinvestment Act (CRA), ont mis en place un système de jeu à somme nulle «play or pay» qui oblige les banques à financer les ménages les plus vulnérables. Les établissements de crédit qui ne jouent pas le jeu devront payer ceux qui ont accepté d’appliquer les règles.
• l’approche sud-africaine: Dans la nation arc-en-ciel, l’Etat a prévu des comptes spécifiques sans frais dénommés «Mzansi» pour les populations les plus démunies
• l’approche marocaine est une combinaison de plusieurs initiatives qui ont fait recette. On peut citer les comptes «Bikher» et les «souk bank» qui épousent et font corps avec les réalités socio-culturelles des populations adressées.
2- Les banques africaines ne sont pas naissantes
Elles existent aussi longtemps que celles en Occident. Par exemple, la bancarisation de la société française est un phénomène relativement récent. Dans ce pays, les premières banques de dépôt, à l’image du Crédit lyonnais ou de la Société Générale ont vu le jour en 1863 et en 1864.
En Afrique de l’Ouest, les banques existent depuis 160 ans. La Banque du Sénégal, créée le 21 décembre 1853 par décret de Louis Napoléon Bonaparte, a commencé ses activités le 04 août 1855 à Dakar. Cinquante après, avec le véhicule de la BAO (Banque de l’Afrique Occidentale) qui a donné naissance plus tard à la BIAO, presque tous les pays de la sous-région avaient leurs agences bancaires : Conakry (1901), Lomé (1920), Bamako (1924), Cotonou (1929), Abidjan (1935), Zinder (1944), Bobo-Dioulasso (1945)… La Société Générale s’est installée à Dakar (24 avril 1941) et à Abidjan (1er juillet 1941). Le Crédit Lyonnais a ouvert ses agences à Dakar (3 novembre 1941), à Abidjan (1er octobre 1941) et à Conakry (2 mai 1949).
Au Maghreb, la Banque commerciale du Maroc (BCM) a vu le jour en 1911. Elle fusionnera avec Wafabank (créée en 1904), pour donner naissance au premier groupe bancaire maghrébin (Attijariwafa bank) en 2003. Bien avant, la première banque au Maroc (La Banque Moses Pariente) a vu le jour en 1802. La Banque d’Etat du Maroc a été créée en 1907 à Tanger à la suite de l’Acte d’Algésiras, signé un an plus tôt.
En Afrique du Sud, la First National Bank (FNB) anciennement Eastern Province Bank, naquit en 1838 à Grahamstown durant le boom d’exportation de laine dans la région.
La colonisation – pour laquelle j’ai une sainte horreur – aussi dévastatrice et humiliante qu’elle fut pour l’Afrique, n’a pas laissé que des mécomptes. Il suffit de visiter certains pays africains, pour se rendre compte que les seuls bâtiments encore préservés des prédateurs du patrimoine public remontent à cette époque. Les agences bancaires citées font partie de cet héritage commun. On peut nous rétorquer que c’étaient des instruments de domination de la puissance coloniale. Soit ! Et où sont nos outils et nos instruments de développement ? La question sous-jacente : en 54 ans d’indépendance, qu’avons-nous fait pour démocratiser les services bancaires, en les rendant accessibles à nos populations ? La réponse est simple : presque rien. Et on continue d’appauvrir et de piller l’Afrique.
Trois chiffres. Neuf cent millions d’Africains (sur le milliard que compte le continent) sont totalement exclus du système bancaire. Ils continuent de thésauriser, à garder l’argent dans des coffres personnels au mieux, sous terre ou dans des canaris au pire. Sinon, ils font du troc «nouvelle formule» (argent contre argent), à travers des circuits informels dangereux, improductifs et hautement toxiques pour le système bancaire.

D’après une étude conjointe de la Banque africaine de développement (BAD) et du Global Financial Integrity publiée en mai 2013, les Africains et ceux qu’ils ont invités en leurs terres ont privé l’Afrique de la somme colossale de 1200 à 1400 milliards de dollars durant trente ans (1980-2009), en transférant illégalement ces capitaux financiers (corruption, évasion fiscale et pots de vin) à l’étranger. Ce montant faramineux représente plus de trois fois l’aide étrangère reçue dans la même période et est vingt-huit fois plus élevé que les investissements directs étrangers (IDE) annuels destinés à l’Afrique. Alors que l’autosuffisance énergétique de l’Afrique ne nécessite que des investissements de 390 milliards de dollars.

Par ailleurs, selon l’ONG Action Aid, 138 milliards de dollars échappent au continent chaque année grâce aux exemptions fiscales accordées aux multinationales par les Etats. Laisser perdurer une telle situation est de notre seule responsabilité. Non des peuples africains, mais de nous gouvernants et intellectuels qui parlons et agissons en leur nom. L’Afrique n’est pas une erreur encore moins le boulet du monde. Elle ne peut donc pas être une variable d’ajustement qu’on joue à pile ou face.

Selon Transparency International, les trois-quarts des pays africains présentent des niveaux de corruption élevés (note inférieure à 5 sur 10) et quinze d’entre eux font partie des trente pays les plus corrompus du monde. Point de fatalité ! Vous ne pouvez pas être en détention et avoir les privilèges de la liberté. Oui ce sont nous, les Africains, qui avions mis notre continent dans les liens de la détention et de la servitude. Point de bouc émissaire ! Il faut sortir de la victimisation et avoir le regard lucide sur la situation de l’Afrique.
Oui l’Afrique est malade. Elle souffre de nos carences et de nos incuries. Près de la moitié de la population africaine (450 millions de personnes) vit avec moins de 1 euro par jour. Et la faim continue à tuer en Afrique plus que le SIDA et la tuberculose. Sur les 49 pays les moins avancés (PMA) que compte le monde, 69% sont en Afrique. En d’autres termes, les 2/3 des pays africains sont des PMA et la liste continue de s’allonger depuis 1971, date de création de cette catégorie par l’ONU.
Voilà les vrais défis de l’Afrique qui méritent plus que des débats, des actions concrètes mesurables et utiles.
3- Pas de lien direct entre la bancarisation et le financement des investissements
La bancarisation et le financement des investissements sont deux notions très distinctes mais complémentaires. Vous pouvez avoir un espace fortement bancarisé avec un faible apport du secteur bancaire à l’économie. Et inversement, vous pouvez avoir une économie correctement financée par les banques alors que sa population est sous-bancarisée.
Quand on parle en général d’inclusion financière, ce ne sont pas les grandes entreprises et industries (corporate) qui sont visées. Celles-ci sont même multi-bancarisées puisque courtisées par tous les établissements de crédit. C’est surtout les particuliers et les TPE (mésofinance et microfinance) connus sous le nom de «retail» qui ont difficilement accès aux services bancaires.
Pour ce qui est du financement des investissements, les banques commerciales dans leur format actuel ne peuvent pas assurer correctement ce rôle. Selon le dernier rapport annuel de la Commission bancaire, le financement bancaire ne représente que 21,8% du PIB agrégé des pays de l’UEMOA. Pourtant, les banques de cette zone sont structurellement excédentaires en trésorerie.
L’une des alternatives crédibles est la mobilisation des ressources de la diaspora africaine pour le financement des secteurs productifs. Selon la Banque Mondiale, pour la seule année 2012, 30 millions d’émigrés africains ont envoyé 62 milliards de dollars à 120 millions de bénéficiaires en Afrique. Ramener le coût des transferts à 5 % du montant transféré par rapport au niveau moyen actuel de 12,4 % (soit le double de la moyenne mondiale) restituerait 4 milliards de dollars aux migrants africains et à leurs familles, note l’institution internationale. Cette manne financière représente pratiquement le montant de l’aide publique au développement. Comment la mobiliser pour financer le développement de l’Afrique ? Voilà un autre vrai sujet.

Des tentatives ont été déjà amorcées. En 2009, l’Ethiopie a émis des obligations diaspora (Millennium Corporate Bonds) pour financer un barrage hydroélectrique. Elle a remis le couvert en 2011 (Renaissance Dam Bonds). Le Rwanda a aussi fait appel à sa diaspora en 2012 pour la constitution d’un fonds de solidarité (Agaciro Development Fund). Selon une étude de la BAD, l’Afrique pourrait lever au moins 17 milliards de dollars par an grâce à cet instrument.
La mobilisation de l’épargne intérieure est aussi un vrai défi pour l’Afrique qui présente le taux le plus bas du monde. Il n’est que 18% du PIB en Afrique (14% pour l’UEMOA) contre 26% en Asie du Sud et 43% en Asie orientale. Les économistes admettent que pour maintenir un taux de croissance robuste à deux chiffres, il faut au moins que l’épargne intérieure brute atteigne au moins 25 à 30% du PIB.
Le développement du marché financier est aussi un filon inexploité en Afrique. A titre d’exemple, la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) commune aux huit pays de l’UEMOA ne compte à ce jour que 37 sociétés cotées, dont la société sénégalaise Sonatel qui représente près de 40 % de la capitalisation boursière totale. Près de vingt ans après sa création, certains pays comme le Mali n’ont jamais fait d’introduction en bourse.
Autre solution : la mobilisation des réserves de change pour le financement des projets structurants en Afrique notamment pour les pays de la Zone Franc. Les avoirs extérieurs de la BCEAO (y compris les fameuses réserves de change déposées sur le compte d’opération au Trésor français) se chiffraient à FCFA 5 527 milliards de francs CFA (soit plus de 9 milliards d’euros) à fin décembre 2012. Est-il raisonnable de détenir et de maintenir toute cette manne financière hors du circuit économique de nos pays, et qui plus est font partie des pays les moins avancés au monde (PMA) ? A quoi sert de vivre pauvre si on doit mourir riche ? La réponse à cette question légitime divise le politique et les économistes.

En son temps, l’ancien président sénégalais, Abdoulaye Wade était monté au créneau pour dénoncer la sédentarité des réserves de la BCEAO « qu’on ne peut pas utiliser et qui dorment dans les banques en Europe. On a besoin de 1 000 milliards de francs CFA. Il faut qu’on nous donne de l’argent pour nous éviter de parcourir le monde à mendier. On me dit que c’est un problème de comptabilité, cela ne peut pas se faire. Moi, je ne connais pas la comptabilité, et je ne veux pas la connaître. Tout ce que je sais, c’est que j’ai de l’argent à l’extérieur et j’ai en besoin. C’est tout. » Voilà un vrai sujet qui intéresse et préoccupe les 14 pays de la Zone Franc (CEMAC et UEMOA). Il doit faire l’objet d’un débat franc, profond et utile, avec l’ensemble des acteurs y compris la France.
Quel est le véhicule à utiliser ? Il faut créer dans chaque pays africain une banque publique d’investissement (BPI), avec ou sans licence bancaire. C’est la seule alternative pérenne et efficace pour pallier à l’insuffisance de l’intervention des banques commerciales et compléter ainsi le dispositif de financement des économies nationales. Il faut d’ailleurs se réjouir qu’à l’échelle du continent, les dirigeants africains aient été inspirés en créant la Banque africaine d’investissement (BAI), une des trois institutions financières panafricaines prévues à l’article 19 de l’Acte constitutif de l’Union Africaine (UA). Il reste à l’opérationnaliser en veillant à créer les synergies nécessaires avec les autres outils financiers existants (BAD…).
4- La taille du marché bancaire africain
L’Afrique ne pèse que 3% du commerce mondial. Avec ses 54 Etats, elle n’a réalisé qu’un PIB (en parité de pouvoir d’achat, PPA) de 3 159 milliards de $ en 2011, soit un peu moins que celui d’un seul Etat émergent en l’occurrence le Brésil (4 143 milliards de $) et cinq fois moins que la première puissance économique du monde, les Etats-Unis (15 075 milliards de $). Selon les données de la BAD, le budget 2011 des pays africains, agrégé, s’élève en dépenses à 948 milliards de $. C’est à peu près l’équivalent des ventes réalisées la même année par deux compagnies pétrolières, Royal Dutch Shell et Exxon Mobil.

Vu sous l’angle financier, les actifs des 200 plus grandes banques de l’Afrique évalués à 1 368 milliards de $ à fin 2011 (selon le classement Jeune Afrique) représentent presque la moitié du bilan d’une seule banque française, en l’occurrence BNP Paribas (1 965 milliards d’euro à fin 2011 soit environ 2 554 milliards de $). C’est dire que la taille du marché bancaire africain est très étroite. Et c’est parce qu’elle est ainsi qu’elle offre un large boulevard de croissance pour les investisseurs.
Gagner seul ou vaincre ensemble ? A l’évidence, aucun pays africain à lui seul n’est viable. Dans ces conditions, comment l’Afrique fractionnée en mille morceaux peut-elle peser dans les relations internationales, tant du point de vue bancaire, économique que diplomatique ? Evidemment, non. Insister, c’est comme mettre un pansement sur une jambe de bois.

5- Fortes disparités entre les régions

Les développeurs, les bras financiers des talentueux géomètres qui ont saucissonné l’Afrique à la Conférence de Berlin en 1885, ont à leur tour découpé le continent en trois morceaux, en détachant les deux extrémités (Afrique du Nord et Afrique du Sud). Le premier morceau, ils l’ont ajouté au Moyen-Orient cela a donné le MENA (acronyme anglais composé de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient). Le second morceau, l’Afrique du Sud a été ajouté aux quatre pays émergents qui forment le BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) cela a donné les BRICS.

Il reste finalement le « ventre mou », la plus vaste (48 sur 54 pays) mais la plus démunie et la plus fragile, ce qu’ils appellent Afrique subsaharienne, ou Afrique Noire ou tout uniment Afrique. Et là aussi ils l’ont mis en pièces détachées (francophone, anglophone, lusophone ; occidentale, orientale, centrale, australe…). Pour autant, on enfile à tous ces pays la taille unique. Parcourez les rapports des organisations internationales et vous m’en direz des maux – et non des mots sur cette figure imposée. L’Afrique a été et continue d’être fragmentée, au vu et au su des dirigeants africains. Au nez et à la barbe de l’élite africaine. A tel point qu’il n’y a plus une Afrique mais des Afriques, divisées, morcelées et affaiblies.

En ramenant ce découpage à la situation de la bancarisation sur le continent, on retrouve globalement les mêmes résultats. Les deux extrémités (Afrique du Nord et Afrique du Sud) affichent un niveau de pénétration bancaire au-dessus de la barre des 50%. Le reste de l’Afrique, avec des fortes nuances, présente un taux moyen de 10%.
6- L’invité surprise


La grande vedette du Forum sur la bancarisation organisé par la revue économique Forbes (version africaine) a été sans nul doute, Nicolas Sarkozy. L’ancien chef d’Etat français a écourté ses paisibles vacances varoises, au Cap Nègre, afin de se rendre à Brazzaville. Il tient ainsi sa deuxième conférence en Afrique depuis son départ de l’Elysée.
Il faut rappeler que sa famille politique s’est toujours invitée au Forum Forbes Afrique depuis son lancement. Et la montée en charge a été progressive. En rang et en sommes sonnantes et trébuchantes. En 2012, c’était le vice-président de l’UMP Jean-Pierre Raffarin. Un an plus tard, ce fut le président en exercice du parti unioniste Jean-François Copé qui faisait le déplacement de Brazzaville contre paiement de la rondelette somme de 30 000 euros, selon une information rapportée par le Journal du dimanche (JDD).

A l’époque, la classe politique française notamment la Gauche avait trouvé cette prestation tarifiée «choquante» et «contraire à tous les principes d’éthique et de transparence» et avait appelé à mettre fin à «ce mélange des genres».
En 2014, le couvert a été remis par les organisateurs du forum. L’invitation a été adressée à l’ancien président français, Nicolas Sarkozy, candidat malheureux de l’UMP à sa propre succession et récemment mis en examen par la justice de son pays pour «corruption active, trafic d’influence et recel de violation du secret professionnel» dans le cadre d’une enquête sur un trafic d’influence présumé.

Selon le journal français L’Express, «Nicolas Sarkozy toucherait, pour sa participation au Forum à titre d’”ami”, 100 000 euros». Sur cette base, deux réflexions s’invitent à ma conscience, l’une liée aux qualifications de l’intervenant et l’autre découlant de la justification du cachet présumé.
En incipit, autorisons-nous deux questions de bons sens : Nicolas Sarkozy possède-t-il les qualifications requises pour faire une intervention à ce forum ? Serait-il l’un de ses nombreux spécialistes de l’Afrique ? Pour faire simple, quelle valeur ajoutée réelle l’ancien président français peut-il apporter à la promotion de la bancarisation en Afrique ?
– Les compétences bancaires de Nicolas Sarkozy ?
De tous les sites Internet qui proposent la biographie de Nicolas Sarkozy, j’ai choisi le site le plus partisan, celui de l’association de ses amis (http://www.amisdenicolassarkozy.fr/article/biographie). Le choix de ce site « de valorisation de l’action et du parcours de Nicolas Sarkozy » n’est pas fortuit. C’est une façon de me rassurer de la complétude de ma démarche. Voici ce que j’ai trouvé et que je reproduis in extenso : « Etudes : Nicolas Sarkozy obtient un baccalauréat B en 1973. Il devient ensuite étudiant à l’université Paris X Nanterre où il obtient une maîtrise de droit privé en 1978. Puis, il est diplômé d’un DEA de Sciences Politiques avec mention et rédige un mémoire sur le thème du « Référendum du 27 avril 1969 ». L’année suivante, en 1979, il intègre l’Institut d’Études Politiques de Paris section « Pol.Eco.Soc ». Il y restera jusqu’en 1981, année durant laquelle il obtient le certificat d’aptitude à la profession d’avocat. » « Carrière professionnelle : En 1987, il s’associe aux avocats Arnaud Claude et Michel Leibovici pour créer à Paris le cabinet « Leibovici-Claude-Sarkozy ». Parallèlement à sa profession d’avocat, il mène sa carrière politique. » « Publications : Georges Mandel, Le Moine de la Politique – Editions Grasset – 1994, Au bout de la passion, l’équilibre – Entretien avec Michel Denisot – Editions Albin Michel – 1995, Libre – Editions XO / Robert Laffont – janvier 2001, La République, les Religions, l’Espérance – CERF – novembre 2004, Témoignage – Editions XO – juillet 2006, Ensemble – Editions XO – avril 2007. »
Pour faire court, Nicolas Sarkozy a certes beaucoup de talents et de mérites – nul ne peut le contester valablement – mais à l’évidence, il ne possède aucune compétence bancaire connue ou reconnue. Ni du point de vue académique, ni du point de vue professionnel, encore moins au niveau de la production intellectuelle.
Invitons à notre réflexion ce sage conseil du philologue allemand Friedrich Nietzsche : « Accepter d’autrui qu’il subvienne à des besoins nombreux et même superflus, et aussi parfaitement que possible, finit par vous réduire à un état de dépendance. »

 

– Nicolas Sarkozy est-il un expert de l’Afrique ?


Le 26 juillet 2007, devant un parterre d’étudiants, d’enseignants et de personnalités politiques réunis à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar (Sénégal), haut lieu du savoir africain, Nicolas Sarkozy en sa qualité de chef d’Etat prononce – l’auteur du texte est son conseiller Henri Guaino – une allocution très controversée à l’endroit de la jeunesse africaine, connue sous le nom de « Discours de Dakar ». Voici un extrait de cette intervention de 50 minutes de celui qui revendique être « l’ami de l’Afrique » : «Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. […] Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. […] Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. […] Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter, ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé. Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. Le problème de l’Afrique, c’est que trop souvent elle juge le présent par rapport à une pureté des origines totalement imaginaire et que personne ne peut espérer ressusciter. […] Le problème de l’Afrique et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là. Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire.»

Quelle commotion pour l’auditoire ! Quel énorme camouflet pour l’homme de sciences et de lettres que fut Cheik Anta Diop (le lieu du discours porte son nom), celui qui a passé toute sa vie à démontrer  l’apport inestimable et indéniable de l’Afrique à la civilisation universelle ! Quelle humiliation pour l’Afrique ! Et Nicolas Sarkozy ne s’est jamais excusé en public pour ces paroles désobligeantes.

A l’évidence, l’Afrique n’est pas le terrain de chasse privilégié du célèbre tribun français. Sa méconnaissance de l’histoire africaine n’est plus à démontrer. Même si une vingtaine d’intellectuels et universitaires africains ont cru devoir lui répondre dans un ouvrage collectif : «L’Afrique répond à Sarkozy : Contre le discours de Dakar». Le 6 avril 2009, sa compatriote et adversaire politique Ségolène Royal déclara à Dakar : «quelqu’un est venu ici vous dire que “l’homme africain n’est pas entré dans l’Histoire”. Pardon pour ces paroles humiliantes et qui n’auraient jamais dû être prononcées et qui n’engagent pas la France. »

En définitive, le choix de Nicolas Sarkozy paraît pour le moins troublant au vu des deux critères mentionnés. Mais très certainement, les organisateurs du forum ont d’autres motivations à inviter l’ancien président français à partager son expérience pour la promotion de la bancarisation en Afrique. Mais de là à débourser la coquette somme de 100 000 euros l’heure pour sa prestation, n’est-ce tout de même pas cher payé ?

Que cache le cachet ?
Si l’information de l’Express se confirmait, Nicolas Sarkozy aurait perçu pour moins d’une heure d’intervention l’équivalent du salaire moyen (SMIG à 90 000 FCFA, 2012) de 730 Congolais. Dis autrement, un smicard congolais travaillerait plus de 60 ans avant de toucher ce que l’ancien président français aurait empoché en une heure de prestation sur le sol congolais.
100 000 euros c’est aussi l’équivalent de la consommation alimentaire (en riz de qualité) d’une famille africaine de sept personnes pendant 183 ans. Le temps nécessaire pour que l’Afrique puisse au moins doubler son taux de bancarisation (de 10% à 20%).
Je vais forcer le trait en contextualisant l’image. Cent mille euros représentent le salaire qu’un dirigeant d’une banque africaine, de 25 ans d’expérience, perçoit en 4 ans de dur labeur. Sous un autre angle, la rondelette somme représente le salaire mensuel de 50 banquiers africains passionnés par leur métier et maîtrisant leur marché qui n’ont pas eu la chance de figurer dans la short-list des « VIP » du Forum dédié à construire «le modèle africain » de la bancarisation. Pour emprunter à un message publicitaire de l’Hexagone : « Qui mieux que Renault peut entretenir votre Renault ? »
La dirigeante frontiste, Marine Le Pen a peut-être raison : « Ce n’est pas parce qu’on aime le foie gras qu’on est obligé de s’intéresser à la vie du canard ! ».

D’ailleurs, le président du conseil d’administration de Forbes Afrique, organisateur de l’évènement, ne disait-il pas que « ce n’était pas la couleur du chat qui importait, l’essentiel était qu’il attrape des souris. » En 1979, Coluche aussi ironisait « Ben, dites donc, tant que j’gagne je joue, hein ! Ben, dites donc, si le 45 c’est le même prix que le 41, je vais pas prendre les plus petites, hein ! »
Quoi qu’il en soit, Nicolas Sarkozy reste insensible aux ramdams médiatiques et – semble-t-il – a bien apprécié son séjour brazzavillois. Il aurait même affirmé que «parler en public ça peut donner des idées ». Voilà qui est bien dit et noté.
7- Le miroir déformant
En parcourant le site du Forum, j’ai noté qu’il y avait presqu’autant d’intervenants – et non de participants – africains (dont une dizaine de chefs d’Etat) que d’invités non africains. Attardons-nous sur ces deux groupes et osons deux questions en liaison avec le thème du forum : combien sont les panélistes africains qui détiennent des comptes à l’étranger et avec des avoirs qui sont déclarés au fisc de leur pays ? Combien sont les invités étrangers qui entretiennent des comptes en Afrique ? Pour dire vrai, je n’ai pas la réponse. Mais j’ai quelques indices.
En Europe, une législation claire et stricte encadre parfaitement la détention de comptes bancaires à l’étranger afin de parer à tout risque de blanchiment de capitaux (évasion fiscale, pots de vin, détournement de fonds…). C’est plus de le dissuasion que de l’interdiction. Par exemple, l’ouverture et la détention d’un compte bancaire à l’étranger par une personne physique domiciliée et établie en France sont parfaitement légales. Mais la loi prévoit une obligation de déclaration à l’administration fiscale. Ainsi, les sommes détenues (salaires, intérêts, dividendes ou plus-values) sont fiscalisées comme si elles étaient perçues en France. L’affaire Cahuzac est là pour nous nous le rappeler.
En Afrique, la situation est simple et complexe. Tout est dans les textes mais rien – ou presque rien – ne tombe dans la cagnotte publique. Jugez-en vous-même ! Selon Thabo Mbeki, président du «Panel de haut niveau sur les flux financiers illicites» de l’Union africaine, la fuite des capitaux coûte chaque année entre 50 et 60 milliards de dollars à l’Afrique, soit quatre fois l’intervention du groupe de la Banque Mondiale sur le continent qui a été de 14,5 milliards de dollars en 2013. Et la destination finale de cette somme colossale est le secteur bancaire étranger. Qui contribue à la bancarisation de qui ? Qui finance l’économie de qui ?
Avec ce montant, en raison d’un investissement surestimé de 100 millions de francs CFA (environ 152 000 euros) par guichet bancaire, les intermédiaires bancaires pourraient étoffer leur réseau de distribution de l’ouverture de près de 260 000 agences par an (plusieurs fois le stock actuel). Sur la base de cette hypothèse, et avec une moyenne de 4 000 clients par agence, il y aurait plus de comptes bancaires en Afrique que d’âmes qui y vivent. Il faut rappeler que la norme internationale est de 5 000 habitants pour un guichet. Dans la zone UEMOA, le ratio est d’une agence pour 54 000 personnes. En France, il est actuellement de 1 712.


Conclusion


Que nous arrive-t-il ? Avons-nous tiré toutes les leçons du passé ? Ainsi s’indignait récemment un dignitaire religieux malien s’adressant aux autorités politiques de céans. Je ne peux que me retourner la même interpellation. Qu’avons-nous fait de l’Afrique, cette vieille dame au silence écouté, qui nous a tout donné et à qui nous avons tout refusé ?
Les oreilles des populations africaines ont été tellement travaillées par les gouvernants et les intellectuels à coup de fausses promesses, de fausses vraies réalisations distillées à travers meetings, conférences, sommets et autres forums que je doute qu’elles puissent encore entendre. Pourtant, Voltaire disait que : « l’oreille est le chemin du cœur ». Et, De Cornouardt de renchérir : « l’organe de la parole n’est pas la bouche, c’est le cœur ». Le discours politique en Afrique s’est totalement décrédibilisé. Il se résume : « dire ce qu’on ne fera pas, et faire ce qu’on n’a pas dit ».
D’importantes sommes d’argent empruntées ou reçues au nom des peuples africains ont très souvent pris des destinations inconnues ou privées. Les rapports d’études et d’enquêtes le prouvant s’empilent. Dans l’indifférence presque totale. Et de temps en temps, le peuple courroucé est distrait par l’exhibition de quelques « gros poissons » ayant mordus à l’hameçon, bien visible de tous, et qui d’ailleurs au bout de longues procédures judiciaires coûteuses et inutiles finissent, très souvent, par être relâchés dans les eaux glauques de la corruption.

Finalement, les populations africaines ne croient plus au « miracle ». Oui le bien-être n’est plus un droit. C’est devenu un miracle inaccessible. Afin de réinstaller la confiance, il sera utile de faire appel à des «orthophonistes» d’un tout autre genre. Pour l’ancienne ministre malienne, Aminata Dramane Traoré, « les acteurs politiques et sociaux ont cru et continuent de penser qu’on peut dormir sur la natte des autres, (pour employer une expression chère au Professeur Joseph Ki Zerbo), et bien s’en porter. » Or, comme le dirait l’autre : « les bêtises, comme les impôts, tôt ou tard vous allez les payer ».
Alors que des alternatives existent. Par exemple, si les Africains accordaient un moratoire, un répit d’une année, une seule année à l’Afrique, en arrêtant de faire sortir illégalement l’argent du continent et en l’investissant dans la promotion de la bancarisation, l’Afrique serait sur-bancarisée. Par contre, si la tendance actuelle se poursuivrait (standalone), l’Afrique mettrait cinq siècles pour bancariser seulement la moitié de sa population. Et pour couvrir l’ensemble du continent, le rendez-vous serait en l’an 3014 !
Sur ce, il ne nous reste plus qu’à prier pour que nous ayons la vie éternelle ici-bas. Le général De Gaulle ne disait-il pas sur cette même terre africaine de Brazzaville, un certain 30 janvier 1944, que « vivre chaque jour c’est entamer l’avenir ». Alors, vivons pour l’éternité !

*Cheickna Bounajim Cissé
Cadre de banque, économiste et essayiste ; Source Financial Afrik

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