Construire une conscience politique républicaine pour sauvegarder le leadership économique de la Côte d'Ivoire.

Dr Alexis Dieth - Publié le: 07-10-2015 - Mise-à-jour le: 07-10-2015 - Auteur: Dr Alexis Dieth

 

En Afrique de l'Ouest, les « collectifs de cadres ethniques » à l'image du « collectif de cadres bété » de Monsieur Gnahoré Jean-Baptiste  sont une spécificité ivoirienne. Ils véhiculent une culture antirépublicaine anti-démocratique et antilibérale qui menace l'unité politique et le leadership économique de la Côte d'Ivoire. Il faut les combattre en promouvant une conscience politique républicaine populaire

Prenons donc acte du nationalisme ethnique et de la solidarité tribale revendiqués et assumés de Monsieur Gnahoré Jean-Baptiste et de son « collectif de cadres bété » pour souligner que, cette tare qui menace la Démocratie et la République dans les sociétés multiethniques postcoloniales africaines, est singulièrement marquée en Côte d'Ivoire. L'électorat guinéen a tendance à s'organiser selon des polarités ethniques sans que le phénomène ne prenne la forme systématique d'un nationalisme ethnique dirigé expressément contre le régime républicain. A la différence de la Côte d'Ivoire, le projet d'abattre la République en reconfigurant la Loi Fondamentale, le Code électorale et les listes électorales sur la base de critères ethniques  n'a jamais été formulé en Guinée ni au Mali, ni au Libéria ou en Sierra Léone malgré les guerres civiles atroces que ces deux derniers pays ont traversées. Au Mali,  l'irrédentisme touareg a revendiqué, depuis la création du pays, un séparatisme fondé sur la défense d'une identité culturelle en invoquant à tort ou à raison le motif d'une politique du gouvernement centrale jugée ségrégationniste.

 Au Burkina Faso ou au Sénégal, pays où la culture de la République est plus ou moins assimilé par les élites et partagée dans la société civile, une lettre similaire à la lettre hallucinante  du « collectif de cadre bété» de Mr Gnaoré Jean-Baptiste n'aurait jamais pu être écrite ! Une tentative de soumettre la République et l'Etat à la régence des coutumes des familles, des clans et des tribus semblent impossibles en ces pays. Imagine-t-on au Burkina Faso « un collectif de cadres mossi » allant plaider auprès du chef de l'Etat burkinabè le retour au pays de Blaise Compaoré,  ou la libération du Général Gilbert Diendéré ? Imagine-t-on au Sénégal un « collectif de cadres djolof » s'organisant pour exiger la libération de Karim Wade fils de l'ex-président ressortissant de la communauté djolof ? Au Sénégal le chef de la communauté Mouride avait refusé de cautionner les lubies monarchistes de Abdoulaye Wade qui menaçaient la pérennité de la République et de la Démocratie. En Côte d'Ivoire, au contraire, des « collectifs de cadres ethniques » tentent d'embrigader les chefs spirituels des communautés rurales pour délégitimer l'Etat républicain et son chef au profit de leurs chefs de factions dans un projet plus vaste de reconfiguration patrimoniale et ethnique de l'Etat  

Au Burkina Faso, et au Sénégal jusqu'à preuve du contraire, les collectifs de cadres ethniques à orientation politique à l'ivoirienne n'existent tout simplement pas. La Côte d'Ivoire est au contraire systématiquement quadrillée par des collectifs de cadres ethniques qui utilisent les communautés comme des ressources politiques. Dominée par ces collectifs de cadres tribaux, la société civile ivoirienne demeure clivée et divisée en des factions hostiles rangées derrières des chefs dits charismatiques qui mobilisent les coutumes pour protéger leurs intérêts oligarchiques particuliers et embrigadent les communautés dans leurs combats politiques. Le discours du sieur Gnahoré Jean-Baptiste et de son « collectif des cadres bétés » exprime jusqu'à la caricature et à la nausée cette dérive et cette faillite, ce naufrage de l'esprit de la République que la Côte d'Ivoire indépendante de 1960 avait cependant formulé de construire pour unir ses peuples diversifiées dans une fraternité citoyenne commune comme le rappelle l'Hymne National

La Côte d'Ivoire est donc en Afrique de l'Ouest politiquement en retard relativement à l'édification d'une culture républicaine qui permettrait de construire pleinement une nation de citoyens. Nous faisons la course en tête au plan économique grâce au volontarisme modernisateur et technocratique du gouvernement actuel. Mais nous occupons cependant la queue du peloton  en matière de conscience politique. La conscience politique de la société civile est en maturation mais elle est en retard. Le sens de la République, de l'intérêt général et du Bien commun, est gravement déficient dans la catégorie sociale des élites  qui se définissent souvent relativement à leurs intérêts oligarchiques et factionnels.

Ce décalage constitue une menace permanente contre la pérennité du leadership économique de la Côte d'Ivoire. Des groupes oligarchiques locaux réussissent aisément à faire triompher leurs intérêts particuliers au détriment de l'intérêt général et du bien commun. Constitué par des collectifs communautaristes, du type de celui des « cadres bété » de Mr Gnahoré Jean-Baptiste à Gagnoa, le groupe oligarchique CNC prospère actuellement en Côte d'Ivoire sur cette déficience collective de la culture républicaine et de la conscience de l'intérêt général. Ailleurs dans la sous-région, le noyau dur des revendications de cette CNC, à savoir la reforme du code électorale et de la liste électorale sur des bases ethniques serait immédiatement perçu par l'électorat comme une agression contre la République et contre le vivre-ensemble. Ces propositions auraient été immédiatement rejetées par l'électorat et les leaders politiques les soutenant seraient politiquement décrédibilisés. Le camouflage procédural qui permet au groupe CNC de donner à son nationalisme ethnique militant, l'allure d'un combat républicain et démocratique n'aurait pas échappé au flair politique d'un électorat avisé. La crise des élites ivoiriennes dont la CNC ethno-nationaliste est le témoignage patent n'est donc rien d'autre qu'une crise de la conscience de la nation.

En côte d'Ivoire il nous  faut donc, sans faux fuyant reconnaître ce problème gravissime, qui fut la matrice de la guerre civile et qui continue d'entretenir une certaine forme d'instabilité politique comme témoigne la menace de boycott insensée et irrationnelle de la Présidentielle à partir d'une motivation exclusivement ethno-nationaliste. Pour nous libérer de ce cancer qui menace d'emporter notre République, nous devons faire le bilan de l'école ivoirienne qui semble avoir échoué à construire au-delà des familles, des clans, et des tribus une société politique structurée par les valeurs républicaines et un sentiment d'appartenance citoyenne qui transcende les appartenances primordiales. Nous devons faire le bilan sans concession de cette école de la République qui semble avoir échoué à donner naissance à une élite, autrement dit à une conscience nationale progressiste, capable de s'approprier ses valeurs, de les incarner et de les défendre. Nous devons remettre en question pour la reformer cette école de la République qui a été incapable de produire de nouvelles élites capables d'être les chevilles ouvrières d'une synthèse progressiste entre les traditions et la modernité. (A suivre)

Dr Alexis Dieth

Professeur de philosophie

 

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