Scénarios de sortie de crise

Le contexte

La tension politique actuelle suscitée par le débat sur le désarmement des forces nouvelles m'a amené à fouiller dans mes archives pour sortir certains documents relatifs à la crise politico-militaire que les ivoiriens vivent depuis septembre 2002.

Le premier document que j'aimerais vous faire partagé - document réalisé en juin 2006 - parle de quatre scénarios de sortie de crise. Voici l'introduction à ce document:

Partant du constat de la faible prise en compte des préoccupations du secteur privé et de la société civile dans le processus de résolution de la crise, un groupe d'Ivoiriens a pris l'initiative de réunir pendant neuf jours, à Busua, près de Takoradi, au Ghana, une trentaine de personnalités pour ensemble élaborer des scénarios de sortie de crise pour la Côte d'Ivoire. Le groupe étais composé de personnalités de toutes les tendances politiques, de toutes les religions et émanant aussi bien du secteur privé que de la société civile. Grâce à un financement de l'ambassade de suisse en Côte d'Ivoire, le groupe a bénéficié, pour la mise en oeuvre de la méthodologie d'élaboration des scénarios, de l'appui de trois experts belges dans le rôle de facilitateurs.

Après avoir analysé la crise ivoirienne sous tous ses aspects, notamment politique, social et économique, après avoir identifié les forces motrices qui traversent la société ivoirienne, après avoir dégagé les grandes incertitudes sur le futur et après avoir cerné les facteurs déterminants pour la sortie de crise, le groupe a élaboré sur la base d'un consensus, quatre scénarios de futurs possibles pour la Côte d'Ivoire.

Ces scénarios, qui décrivent ce que pourrait être la Côte d'Ivoire dans les dix prochaines années, ne constituent que des futurs possibles, présentés pour susciter et stimuler le débat, et insister sur le fait que la sortie de la crise ivoirienne sera façonnée par les actes et décisions des principaux acteurs de la vie politique, économique et sociale.

"UN dénouement heureux dans la crise ivoirienne est encore possible, bien qu'il n'y ait ni expédient ni solution miracle"; "pour y parvenir, le consensus est indispensable"; "une résolution de la crise par voie démocratique est une nécessité impérieuse". Voici quelques unes des conclusions du groupe des "scénarios pour la Côte d'ivoire".

Ce groupe conclut par ailleurs que la sortie est toute fois incertaine sans une dose de bonne foi et que la fuite en avant est dangereuse. La Côte d'Ivoire n'inversera la tendance continue de son déclin pour amorcer une phase de croissance que si la crise politique est définitivement résolue et que sont mises en oeuvre des politiques économiques qui soutiennent le développement et le progrès social.

La nature de la crise

Il étais nécessaire de s'accorder sur la nature de la crise ivoirienne avant d'envisager les futurs possibles. La crise est donc présentée sous ses trois dimensions:

Crise politico -militaire

1- Escalade dans l'exploitation des divisions/conflits ethniques, religieux et régionaux;
2-Difficulté d'application des accords signés;
3- Crise de confiance au sein de la classe politique;
4- Crise d'autorité de l'Etat;
5- ncertitude sur l'avenir;
6- Crise de confiance et d'autorité au sein des forces de défense et sécurité;
7- Division de fait du pays et de l'armée;
8- Prolifération des milices et des armes;
9- Scènes de violences répétées et insécurité grandissante.

Crise économique

1- Accroissement du chômage (46,7% de perte d'emploi);
2- Nombreuses fermetures d'entreprises et délocalisations (Répartition des sinistres par secteurs d'activité: Commerce: 48,37%/Service:8%/Industrie:4,11%....);
3- Baisse importante du taux de croissance du PIB (de 5,4% en 1998 à 1,0ù en 2004);
4- Baisse drastique des investissements ( en pourcentage du PIB: 15,3 en 1998, 9,9 en2003);
5- Baisse croissante du revenu par Habitant ( Croissance PIB/hab. %: 9,3 en 1998, -0,8 en 2002);
6- Forte dégradation des infrastructures économiques;
7- Economie encore plus dépendante de l'exportation des produits agricoles, taux de transformation faible et industrialisation peu avancée.

Crise sociale

1- Multiplication des conflits ethniques sur fond de litiges fonciers;
2- Déplacements de populations (occupations, dépossessions, affrontements....);
3- Accroissement de la violence sous toutes ses formes;
4- Insécurité généralisée (alimentaire, sanitaire, biens et personnes...);
5- Système éducatif en décomposition;
6- Désintégration du tissu social;
7- Instrumentalisation et aliénation de la jeunesse;
8- Croissance démographique continue;
9- Flambée des prix des produits de première nécessité.

L'interdépendance de ces trois dimensions de la crise nécessite une action simultanée à ces trois niveaux pour sortir du cercle vicieux de l'enlisement et aller vers le cercle vertueux de la croissance. Aucune croissance durable n'est envisageable si les tendances constatées au cours des dix dernières années ne sont pas inversées, la résolution de la crise politique en constituant un préalable.

Les quatre scénarios

La méthode des scénarios a été élaborée dans les années 70 par le groupe pétrolier Shell, pour faire face aux chocs pétroliers. Elle a, par la suite, été perfectionnée et utilisée dans plusieurs pays, à des moments cruciaux de leur histoire. Elle a, par exemple, été utilisée en 1992 en Afrique du Sud pour déterminer l'avenir économique de ce pays au sortie de l'apartheid. Elle a également été utilisée au Burundi pour aider le pays à sortir de sa crise. L'utilisation de scénarios montre bien que le futur n'est pas figé, mais plutôt susceptible d'être modelé par les décisions et actes d'individus, d'organisations et d'institutions. Cette méthode permet notamment :
          - D'être tenu en éveil devant les évènements; plus personne ne pourra dire "je ne savais pas" ou "je l'avais pas envisagé";
          - D'aller au-delà des schémas mentaux conventionnels pour imaginer le futur avec le spectre le plus large;
          - De reconnaître les signes du changement;
          - De tester la soutenabilité des stratégies en diverses circonstances.

L'élaboration des présents scénarios intervient dans un contexte où plusieurs accords de paix ont été signés par les différentes forces politiques et militaires, et même par le Président de la République pour les accords les plus récents, mais dont la mise en oeuvre connaît des difficultés, alors qu'approche la date constitutionnelle de tenue de l'élection présidentielle. Dans ce contexte, deux facteurs se distinguent clairement comme étant déterminant pour l'issue de la crise :
          - D'une part, le retour à la paix civile par la mise en oeuvre d'un processus des milices et de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) des                     forces belligérantes et constitution d'une nouvelle armée républicaine,
          - D'autre par, le retour à une vie démocratique normale et apaisée pour récréer la cohésion sociale et permettre le redressement économique.

Quatre scénarios ont ainsi été élaborés :

Scénarios 1 : "le chaos"
Accords de paix non appliqués>>>>>><<<<< Les parties campent sur leurs positions

Conséquences :
Pas de démantèlement des milices ni de désarmement;
Pas d'élections ;
Fin du gouvernement de réconciliation;
Affrontements ;
Répression, fuite des capitaux et des personnes, isolement du pays, risque de coup d'Etat, Guerre civile/exactions;
Accentuation de la crise sociale/économique/politique ;
Fragmentation du pays.

Facteurs de risque

Ce scénario, "le chaos", est le pire qui puisse arriver à la Côte d'Ivoire. IL est cependant loin d'être une simple vue de l'esprit. L'évolution de la situation actuelle vers celles qu'ont connues des pays comme le Libéria, la Sierra Leone, le Rwanda ou même la Somalie est possible, aussi longtemps que la logique de guerre et l'inflexibilité dans les positions des uns et des autres demeurera.

Scénario 2 : "La fuite en avant"
Accords de paix non appliqués:

> Pas de démantèlement des milices

> Pas de désarmement

> Contestation du processus électoral

* Election en zone gouvernementale;

* Contestation des élections;

* Manifestations;

* Répression;

* Fuite des personnes et des biens/économie en déclin;

* Risque de coup d'Etat;

* Evolution vers la démocratie? ou Evolution vers le chaos.

Dans cette hypothèse, soit l'armée arrête la dérive de l'Etat et organise une vraie transition vers la démocratie, auquel cas le pays sort de ce scénario pour évoluer vers celui du redressement, soit elle décide de s'installer au pouvoir dans la durée avec suspension des institutions, des partis politiques et l'interdiction de manifester et le pays retourne au "chaos".

Facteurs de risque

Aucune des parties au conflit ne peut seule avoir raison contre tous. A trop forcer le cours des évènements sans régler les problèmes et à vouloir aller à des élections quel qu'en soit le prix, le risque est grand de basculer à tout moment vers le chaos. L'option militaire, quelle qu'en soit la nature comporte tout autant de risques, de faire évoluer le pays vers le chaos. D'une façon ou d'une autre, la fuite en avant est dangereuse.

Scénario 3 : "Le redressement"

*Consensus pour une élection présidentielle libre et transparente ;

*Délai raisonnable ?

OUI                                              NON

                                                   Prise d'ordonnance pour les dernières lois

                                                   Elaboration d'un calendrier accepté par toutes les parties et report de l'élection

* Désarmement des forces belligérantes et démantèlement des milices ;

* Réunification du pays/Redéploiement de l'administration/ Préparation des élections ;

* Elections crédibles ;

* Réformes constitutionnelles/Réformes économiques/Réformes sociales

§ Populisme/Démagogie ? § Démocratie participative/Bonne gouvernance

>Risque de crise nouvelle > Redressement/croissance/Paix sociale

(Fuite en avant ?)

Facteurs de risque

Ce scénario supporte un réel dépassement de la part des acteurs politiques et militaires pour privilégier la paix, les intérêts et l'avenir du pays. Sa réalisation est conditionnée d'une part par le consensus politique qui doit ouvrir la porte à un désarmement et à un démantèlement des milices effectifs, et d'autre part à la mise en oeuvre de politiques macro-économiques pragmatiques.

Scénario 4 : "La renaissance"

* Consensus pour une nouvelle période de transition

OBJECTIF: Redresser l'économie, mettre en oeuvre les réformes institutionnelles avant de nouvelles élections

* Désignation de l'organe de gestion de la transition

§ Communauté internationale -- § Gouvernement de technocrates

(Appui financier)

* Dissolution des milices/désarmement  

* Formation d'une nouvelle armée républicaine 

* Réunification du pays et réconciliation nationale 

* dentification des personnes

* Assemblée constituante

* Nouvelle constitution  

*Nouveau code électoral

Election libre et transparente (Fin de la transition)

NOUVEAU GOUVERNEMENT

(Bonne gouvernance/Maîtrise des contraintes macro-économiques)

§ Stabilité politique et sociale -- § Croissance économique durable

Facteurs de risque

Trois facteurs de risque importants sont à prendre en compte dans ce scénario: la nature du gouvernement de transition et sa durée, le contenu de la nouvelle constitution et les choix économiques du gouvernement issu des élections.

Une transition dont le gouvernement serait l'émanation ou le choix des paris politiques ne constituerait qu'une réplique du gouvernement de réconciliation actuel, et serait de ce fait totalement contre productif. Il n'aurait ni la cohésion, ni les pouvoirs, ni l'indépendance nécessaires pour opérer de vrais changements. Il conduirait inévitablement aux scénarios 1 ou 2. Par ailleurs, s'agissant d'une période de transition, il n'est pas exclu que les investisseurs et les acteurs économiques diffèrent leurs décisions stratégiques jusqu'à la tenue des élections, ce qui affecterait le redressement économique.
Si les hommes politiques présentent la nouvelle constitution de façon aussi réductrice qu'en 2000 et si le contenu de celle-ci ne prend pas en compte les aspirations véritables du peuple, il n'est pas exclu qu'il soit la source de nouveaux conflits.
Comme dans le scénario 3, les choix économiques du gouvernement issu des élections détermineront l'avenir du pays.

A chacun, après s'être imprégné de ces quatre scénarios, en fonction de son analyse et de sa compréhension de la crise ivoirienne, de dire dans quel scénario sommes nous.

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