Présidentielle ivoirienne: Internationale libérale contre Internationale socialiste

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

Toujours enclin à l’excès, l’entourage de Laurent Gbagbo n’a pas apprécié que Alassane Ouattara et son staff de communicateurs se soient rendus à Dakar au lendemain de l’annonce de la qualification du leader du RDR pour le second tour de la présidentielle ivoirienne.

Dénonciation d’une « conspiration », d’une « ingérence intolérable du Sénégal dans les affaires intérieures de la Côte d’Ivoire », rappel de l’ambassadeur ivoirien à Dakar, convocation de l’ambassadeur sénégalais en Côte d’Ivoire, déclaration d’Alcide Djédjé, conseiller diplomatique de Gbagbo : « on n’a pas le droit de conspirer en vue d’une déstabilisation », etc.

L’entourage de Gbagbo a les nerfs qui lâchent. L’appel lancé hier soir, dimanche 7 novembre 2010, par Henri Konan Bédié de soutenir et de voter, au deuxième tour, pour le candidat du RHDP, Alassane Ouattara (appel qui associe les autres leaders du « rassemblement houphouëtiste » : Toikeusse Albert Mabri pour l’UDPCI et Kobena Innocent Augustin Anaky pour le MFA), n’a pas dû détendre l’atmosphère dans le camp présidentiel. Il est vrai que l’accueil réservé par Abdoulaye Wade au challenger de Gbagbo a de quoi surprendre celui-ci, qui comptait sur la solidarité des présidents en exercice et plus encore de Wade qu’il pensait avoir mis dans sa poche.

Les relations Dakar-Abidjan, sans être foncièrement détériorées, ont été parfois tendues. Dans Une vie pour l’Afrique, Wade évoque le soutien de Gbagbo à « ses opposants » : Moustapha Niasse, Abdoulaye Bathily et Amath Dansokho. Et il me racontait, voici quelques années, comment il avait remis Gbagbo à sa place, Abidjan suscitant des tensions aux frontières du Sénégal avec la Guinée, ce qui posait des problèmes en Casamance. C’est dire que Wade n’a jamais été un fan de Gbagbo.

Opposant aux régimes de Léopold Sédar Senghor et de Abdou Diouf, Wade avait, en la matière, un parcours plus significatif, aux plans personnel comme politique, que celui de Gbagbo, « opposant » opportuniste qui attendait que le vent souffle pour aller dans son sens. Le pro de la division 1 avait donc un regard quelque peu condescendant pour l’amateur de la division d’honneur qui voulait jouer, en Côte d’Ivoire, la finale de la Coupe (et qui, finalement, l’emportera). Gbagbo s’agaçait de la considération portée à son glorieux aîné.

S’ajoutait à cela la concurrence historique entre Abidjan et Dakar. Mais si Abidjan, sous Félix Houphouët-Boigny, s’imposait à juste titre comme la capitale de l’Afrique de l’Ouest, sous Gbagbo, dès lors que Wade était au pouvoir, la donne n’était plus la même. Le Sénégal devenait un vaste chantier tandis que la Côte d’Ivoire était devenue un vaste bazar.

A l’occasion des événements de 2002, Wade va, au titre de la Cédéao, tenter une médiation. Dans ses mémoires, il dira qu’elle « s’était soldée par un échec puisque le président Gbagbo ne voulait rien comprendre ». Dans ce livre, il rappelait aussi sa proximité avec les « rebelles » qui obtiendront, à Dakar, des passeports diplomatiques. « Vous êtes notre père, nous savons que vous ne nous trahirez jamais ; nous avons confiance en vous. Nous vous indiquerons toujours notre position sur les questions soulevées mais nous ferons ce que vous nous demanderez de faire », auraient-ils déclaré à Wade (Une vie pour l’Afrique, page 293).

En 2005, après le limogeage de Seydou Diarra, Wade avait prôné la nomination au poste de premier ministre du général Gaston Ouassénan Koné ; ce sera Charles Konan Banny. Wade, malgré tout, va resserrer les liens avec Konan Banny qui va s’efforcer de permettre aux deux chefs d’Etat de « retrouver [leurs] bonnes relations d’antan » (la formule est de Wade). Wade était prêt à se rendre à Abidjan mais Konan Banny sera remplacé en 2007 par Guillaume Soro avant que le voyage ne se fasse. Il faudra attendre 2010 pour que les deux hommes se retrouvent. A Dakar d’abord, à l’occasion du « Cinquantenaire » (3-4 avril 2010) puis à Abidjan (22-23 avril 2010).

Gbagbo avait fait mettre les petits plats dans les grands pour recevoir le « Vieux » alors que les Ivoiriens étaient dans l’attente d’une présidentielle et d’élections générales qui auraient dû se tenir « fin avril-début mai ». Cette visite avait tout d’une instrumentalisation du chef de l’Etat sénégalais, Gbagbo – devenu en cette année du « Cinquantenaire » plus houphouëtiste que les houphouëtistes – souhaitant gommer ses aspérités et trouver des alliances régionales qui ne soient pas sulfureuses. Wade, président de la République du Sénégal, personnalité incontestable (même si l’opposition sénégalaise ne manque pas de la contester) et incontournable sur la scène africaine, était l’homme ad hoc pour cette opération. Ce qui convenait à Wade qui, s’il rendra à cette occasion « un vibrant hommage au président Blaise Compaoré », médiateur dans le dossier ivoirien, n’entendait pas pour autant rester trop longtemps confiné dans l’ombre.

Gbagbo, à quelques encablures de la présidentielle 2010 (j’ai toujours affirmé qu’il n’avait pas les moyens de repousser l’échéance au-delà du dixième anniversaire de son accession au pouvoir dès lors que le « Cinquantenaire » avait été, par ailleurs, commémoré), pensait donc avoir mis le « Vieux » dans sa poche. Ce qui revenait, dans son esprit, à se réconcilier avec l’histoire de la Côte d’Ivoire (Wade est le seul chef d’Etat en exercice à avoir vécu, à l’âge d’homme, la décolonisation de l’Afrique noire). Mais c’était oublier que Wade est un politique qui sait jusqu’où il peut aller, comment il peut y aller et avec qui. Cette fois, c’est « le boulanger d’Abidjan » qui s’est fait rouler dans la farine par un Wade qui ne manque jamais de réaffirmer son indépendance d’esprit. Et sa fidélité à ses amis.

Elu d’un parti membre de l’Internationale socialiste, Gbagbo a oublié que Wade était une personnalité majeure de l’Internationale libérale. Moins prestigieuse que sa glorieuse aînée (fondée en 1889, la IIème internationale a cessé ses activités en 1939 et a été réactivée en 1951 ; l’Internationale libérale a été fondée au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, en 1947), l’IL a, en Afrique, deux partis membres qui sont parmi les plus significatifs du continent : le PDS de Wade et le RDR de Ouattara (à noter qu’est membre de l’IL le parti de Ibrahim Lipumba, Civic United Front – CUF -, qui vient de terminer troisième de la présidentielle tanzanienne).

Le dimanche 18 mai 2008, à Belfast (Irlande du Nord), Wade a été porté à la présidence honoraire de l’Internationale libérale qui, le mardi 10 août 2010, a officiellement apporté son soutien à Ouattara (vice-président de l’Internationale libérale) pour la présidentielle 2010, le « meilleur candidat » parce qu’il « a présenté un programme qui prend en compte le renforcement de l’unité nationale basé sur le dialogue et la tolérance et des solutions économiques cohérentes et révolutionnaires ».

On attend encore que l’Internationale socialiste se prononce en faveur de Gbagbo. Et au sein du Parti socialiste, à Paris, on ne se bouscule pas pour se dire « gbagboïste ». Il est vrai que Jean-Christophe Cambadélis, secrétaire à l’International, s’il a fait le déplacement en Côte d’Ivoire à l’occasion de la campagne, « roule » au sein du PS pour Dominique Strauss Kahn, l’actuel patron du FMI (alors que Gbagbo ne cesse de fustiger en Ouattara « l’homme du FMI »). Il est vrai aussi que Jack Lang, ami de Gbagbo, déclarait hier, dimanche 7 novembre 2010, sur RFI, qu’il « soutient Laurent Gbagbo tout en ayant pour Alassane Ouattara, homme de qualité, une vraie considération ». L’Internationale socialiste compte dans ses rangs deux partis politiques majeurs en Afrique : l’ANC en Afrique du Sud et le MPLA en Angola. Que disent-ils de Laurent Gbagbo ?

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique ; novembre 9, 2010

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